Coup d’oeil sur la Biennale d’Athènes

Débauchée par ma copine photographe Marianne Maric, je déboule le 26 octobre pour la Athens Biennale, où elle expose « Femmes Fontaine », une de ses meilleures séries.

Un an et demi après, la Documenta est encore sur toutes les lèvres.Cette giga manifestation d’Art contemporain basée dans la ville riche et moche de Kassel en Allemagne s’est en effet « désaxée » en 2017 en choisissant Athènes comme laboratoire pour présenter des propositions artistiques osées, à contre sens du marché, dans une ville à la fois symbole de sagesse antique et de crise contemporaine.

Quant à cette 6ème biennale, elle propose de faire un point sur Athènes et le monde qui l’entoure au terme d’une décade d’austérité économique (2008-2018) et ce faisant s’ouvre à mon sens dans un continuum idéologique de Documenta avec son titre : « Anti » et la thématique de l’opposition.

Dans l’épais catalogue bariolé les trois commissaires, Stephanie Hessler, Poka-Yio et Kostis Stafylakis donnent chacun leur définition de « Anti » : préposition grecque (qui signifie contre mais aussi à la place de). Traditionnellement associée à des groupes précis, ouvriers, anarchistes, ascètes et autres gnostiques « Anti » en tant que posture et force contestataire tend aujourd’hui à se diluer à toutes les couches de la société globale : alt right, néo conservateurs, militants identitaires, mais aussi tout ce petit monde qui s’auto-génère sur les réseaux sociaux entre trolling et vidéo de chaton et qui transforme l’anti conformisme d’antan en une nouvelle norme mainstream. Vaste programme décliné en propositions d’une centaine d’artistes locaux et internationaux.

Pendant trois jours je me suis baladé dans le dédale des couloirs des deux bâtiments investis pour l’occasion, à savoir un ancien bâtiment de Télécom (TTT) prêté par la ville aux organisateurs et un hôtel abandonné lui aussi, avec ses salles de réunion moquettées, ses vieux lambris démodés.  On ne peut s’empêcher de voir dans ces grands immeubles désaffectés (ils sont nombreux à Athènes), laissés à l’abandon depuis la crise en 2008, un je ne sais quoi de Berlinois à la différence qu’Athènes porte les plaies d’une austérité imposée par un camp supposé solidaire (l’Europe).

Au TTT c’est cinq étages de bureaux qui ont été reconvertis en espaces d’expositions. Le rez de chaussé est occupé par les grandes icônes de Giannis Gigas qui représentent Hugo Chavez ou Johnny Cash divinisés dans un style byzantin, un rappel au fait que l’église orthodoxe a largement repris du terrain pendant les années de vache maigre.

Plus loin, la collection de haute couture alternative de Angelos Frentzos réutilise les motifs des draps et rideaux de grands hôtels pour créer une fausse impression de luxe à la Gucci.

D’autres se sont littéralement appropriés toute la bureautique 90’s comme Peng ! Collective  un regroupements d’artistes et d’économistes qui phosphorent autour de la finance mondiale et invitent les visiteurs à poser des questions à des chefs d’état ou de grandes corporations et obtenir des « comptes » sur la gestion du monde.

Certaines pièces sentent le renfermé, d’autres ont été investies d’une manière totale, comme ce bureau reconverti en studio de tatouage par Linnéa Sjoberg et sa horde de punk buveurs de bière, d’autres portent encore les traces d’une activité évanouie quelque part pendant la décade d’austérité imposée à la Grèce par l’Europe et plus précisément par l’Allemagne.

Le grand frère allemand n’est jamais loin dans le présent Grec, d’ailleurs les jeunes grecs parlent fort souvent allemand (il doit exister un front uni du datif). Depuis Otton 1er, prince de Bavière devenu roi de Grèce pour servir les intérêts des grandes puissances en 1832, l’Allemagne surveille le pays de près, la crise ayant redoublé ce paternalisme malsain. L’artiste Eva Giannakopoulou utilise la représentation de cette relation aigre douce à travers son projet GIGI « a product of German -Greek Love », une plateforme à la fois physique et virtuelle, représentée à la Biennale sous forme d’un stand commercial où l’artiste encourage des collaborations fictives entre artistes des deux pays.

Outre le tandem Greco Allemand, et ses déclinaisons plus ou moins heureuses (le faux parti fasciste utilisant les codes couleur du 3ème Reich en substituant une pomme à la croix gammée était assez gênant) Internet et tout ce qu’il génère comme matériau : flux, opinions, conspirations, algorithmes et narcissisme sont au cœur de la Biennale comme dans tout évènement qui prétend capturer l’air du temps. En découle des œuvres médias parfois drôles, parfois déroutantes, souvent angoissantes.

En 2018, je suis toujours perplexe devant l’esthétique “media art”, qui depuis les travaux d’artistes comme Cao Fei en 2008 n’a selon moi guère évolué. La pièce deThéo Triantafyllidis, mise en scène dans un dispositif plutôt couteux : un écran haute résolution que l’on peut manipuler nous permet de scruter une sculpture en forme de carrosserie de voiture augmentée et d’observer d’un personnage mi-homme, mi femme (ou encore gender fluid) hyper musclé qui s’agite autour de cette sculpture. Il y a quelque chose de terrifiant dans ces images. On se demande si ce super héros échappé d’un jeu vidéo est le portrait de l’humanité à venir. Si c’est le cas, on va tous être moche.

A côté de cette esthétique uber-synthétique, cohabitent plusieurs artistes low brow que j’ai trouvé beaucoup plus drôles et relaxantes, notamment  Georgia Fambris et ses personnages tous déglingués.

Plus loin,Marisa Olson se met en scène sous forme d’un guru des vidéos pour faire la promotion de son entreprise de bien être digital, Binelde Hyrcan, lui se sert de poulets empaillés pour créer une saynète intitulée « The King is dead ! Vive le Roi », luxueuses funérailles d’un monarque fictif qui met l’attention sur le gaspillage perpétré par les puissants.

Athens biennale comme d’autres manifestations du genre qui jalonnent la planète, propose un espace où retranscrire via tous les media possibles les grands thèmes qui traversent, questionnent et animent le monde. L’art y a une fonction agissante, efficace, il veut parler, crier, hurler, insulter, et non pas plaire à l’œil ou séduire les collectionneurs comme dans les foires. C’est même plutôt le contraire qui est proposé. On veut choquer voire dégouter. Dans ce contexte la performance est souvent convoquée. Elle est sans doute l’exercice artistique le plus immédiatement cathartique.

La part belle a donc été faite à de nombreux happenings, dont la bacchanale débridée deYoung Boy Dancing group et ses créatures hybrides, centaures, hommes et femmes peints de couleur vives se mouvant dans un rituel très sexué.

View this post on Instagram

@youngboydancinggroup @athensbiennale volume III

A post shared by leo de boisgisson (@thepingpongtheory) on

Dans un autre registre, Spyros Aggelopoulos revisite les traditionnelles marionnettes d’ombre grecques en créant un spectacle satyrique avec des figures contemporaines, générant par exemple des dialogues rocambolesques avec Kim Kadarshian et Kim Jong Un (très drôle).

A l’heure où j’écris les performances continuent avec un collectif nommé The Agency qui miment le Trans humanisme dans un environnement de salle de sport.

Après trois jours, j’avais un peu l’impression de déambuler dans un grand asile de fous, un espace de permissivité totale et c’était plutôt agréable. Quoi de mieux qu’une biennale comme spectacle « Debordien » à regarder comme un voyeur tantôt passif tantôt actif ? C’est comme si j’avais assisté à une sorte d’opéra pendant tout un week end, une représentation où tout est joué à outrance pour marquer nos mémoires déjà saturées d’images avant que nous allions nous abîmer dans la contemplation d’autres encore.

Pour ma part je me suis aussi offerte quelques visites à la source des images grecques : le musée d’art cycladique et le musée d’archéologie. La Grèce antique n’a-t-elle pas été la plus grosse productrice d’images, de mythes, de dieux et de demi dieux ? et nous ? ne faisons-nous pas qu’agrandir ce panthéon en créant de nouvelles représentations des choses, même les plus hétéroclites, qui nous entourent ? Anti ou pas, nous ne faisons qu’accompagner et perpétuer ce processus.