Cui Jian : “C’est la Chine qui s’est adaptée à moi !”

Cui Jian est plus qu’une simple icône de la pop music en Chine. Il représente presque à lui seul l’avènement du rock chinois au milieu des années 1980. Soit la voix d’une jeunesse au tournant d’une époque, celle où les idéaux libertaires se sont désintégrés dans la gigantesque entreprise de libéralisation qui a bouleversé tout le pays. Sa chanson Yi wu suo you (一无所有 – « Je n’ai rien ») devait devenir l’hymne du mouvement étudiant jusqu’à sa répression le 4 juin 1989, et l’enfermer pour longtemps dans le rôle du chanteur rebelle. En trente ans, Cui Jian s’est finalement peu produit en concert. Il a pourtant continué à composer et s’est toujours nourri de différentes influences avec une grande ouverture d’esprit. Épris de jazz et de hip hop, Cui Jian explore et incorpore aussi différents aspects de la musique chinoise. Loin d’être aigri par un parcours souvent sinueux, il reste fidèle à ses valeurs et sa voix rocailleuse continue de résonner à travers les générations.
Le 30 septembre prochain, Cui Jian donnera un concert au Stade des travailleurs dans le centre de Pékin. Une véritable consécration pour lui après 30 ans de vie artistique où il a dû composer avec les interdictions et la censure. Léo de Boisgisson l’a rencontré.

Contexte

Né en 1961 à Pékin d’une famille de minorité coréenne, Cui Jian baigne dans une atmosphère musicale, grâce à un père trompettiste et une mère danseuse. Il découvre le rock au début des années 1980 et se met vite à la guitare. Influencé par les Beatles, les Rolling Stones ou encore Simon and Garfunkel, il fonde un premier groupe, Seven Ply Board, en 1984. Le groupe joue essentiellement des ballades et des chansons d’amour dans les bars des hôtels de Pékin, mais aussi quelques morceaux rock de leur composition, plus innovants.En 1986, Cui Jian est propulsé sous les spotlights lors d’une prestation à un concert pour la paix organisé au Stade des Travailleurs. C’est là qu’il joue pour la première fois Yi wu suo you (« Je n’ai rien ») devant une large audience. Le style de Cui Jian, sa voix rocailleuse, dénotent avec la pop sucrée importée de Taïwan qui s’écoute à l’époque. Le guitariste-chanteur et son groupe, renommé Ado, inventent en effet quelque chose de nouveau : une musique teintée d’influences du « Xibeifeng », (la folk du nord-Ouest de la Chine), mêlant instruments traditionnels, comme le suona aux guitares rock, et au saxophone. Les textes de Cuijian sont particulièrement marquants pour les jeunes : ils détournent certains airs révolutionnaires et évoquent la frustration de la jeunesse à la fin des années 80, les espoirs et la vacuité de cette époque.

En 1988, Cui Jian donne un concert à l’occasion de l’ouverture des JO de Séoul, sa carrière s’annonce bien lancée. En 1989, un an plus tard, Yi wu suo you (« Nothing to my name » selon la traduction anglaise) devient un véritable hymne pour la jeunesse, et plus particulièrement le mouvement étudiant qui sera réprimé en juin place Tian’anmen. Après ce terrible événement, Cui Jian doit se retirer loin de la capitale. Heureusement, les sanctions sont temporaires : en 1990 il sort son album La longue marche du rock et fait une tournée dans plusieurs villes de Chine. Toujours fidèle à ses idées et critique envers le gouvernement, il joue son morceau Yi kuai hongbu (一块红布 – « Un morceau de tissu rouge ») les yeux bandés d’un foulard rouge.

Longtemps, Cui Jian devra composer avec la censure et les interdictions. Pourtant, il a toujours manœuvré habilement pour mener sa vie d’artiste. Avec dix albums à son actif (sortis entre 1984 et 2015), des rôles dans différents long-métrages indépendants (dont Beijing Bastards en 1993) et plus récemment Blue Sky Bone qu’il a réalisé lui-même, Cui Jian a indéniablement imposé sa présence sur la scène culturelle chinoise.

Le 30 septembre, vous aller donner un grand concert au Stade des Travailleurs, là où vous êtes apparu pour ainsi dire la première fois il y a trente ans de cela, d’où le nom du concert « 1986-2016, 30 ans de rock ». Ces trois décennies sont aussi les trente années les plus importantes de la Chine contemporaine…
Cui Jian : Durant ces trente ans, je n’ai finalement eu que très peu d’occasions de montrer ma musique. Et les rares fois où j’ai pu le faire, le public était peu réactif, ou le marché pas prêt pour moi. Donc cette fois-ci, je suis content de pouvoir enfin montrer au public les choses qui m’ont animé tout ce temps.
Vous revenez aussi de quelques gros festivals dans différentes villes de Chine…
Oui, mais dans les festivals, je ne peux pas innover, on ne veut que mes anciennes chansons. C’est fatiguant, ce n’est pas inspirant. Alors pour le concert du 30 septembre, je vais y aller à fond !Quant à la période 1986-2016, ces trente ans passés, on peut dire qu’ils ont été conditionnés et motorisés par l’économie. Pendant cette période, tout a changé autour de nous, y compris notre manière de vivre et de penser. Surtout ici à Pékin, on en a même oublié comment c’était avant. On est devenu plus libre, c’est vrai, mais cette liberté vient de l’ouverture économique. Il n’y a que la politique qui ne change pas, même si on a changé de président et qu’il y a différentes strates à l’intérieur du gouvernement.

Vous êtes connu comme un artiste qui exprime la colère. Cette colère, l’avez-vous toujours en vous ?
J’ai différents sentiments en moi, un peu comme il y a 4 saisons dans une année. Donc quand je suis en colère, et bien j’écris une chanson qui exprime ce sentiment. Une fois qu’elle est écrite je peux passer à une chanson joyeuse.
Quel souvenir gardez-vous de ce concert de mai 1986 ? Comment était l’atmosphère, le public ?
C’était un événement de variété. Je ne savais pas trop moi-même ce que je faisais là. Je ne prenais pas ça très au sérieux. Ce dont je me souviens, c’est que l’organisateur a été très cool avec moi, qu’il m’avait donné l’occasion de faire un solo et qu’il n’y avait pas spécialement de policiers dans la foule.
Quel genre de jeune étiez-vous en 1986 ?
Mmm… Je me suis toujours dit que j’étais un musicien et que je me devais donc d’avoir le mode de vie d’un musicien. A l’époque, j’adorais le jazz, peut-être encore plus que le rock. En fait, j’étais passionné de musique et je voulais vivre comme tel. J’aimais toutes sortes de choses, le jazz, le rock, le hip hop, le blues, la folk. Pour moi, cela faisait partie d’une même grande famille. Nous n’avions pas la même vision de tous ces courants, nous en Chine, pas comme en Occident où on distingue très clairement les styles.
Beaucoup de Chinois ont émigré ces dernières années. Avez-vous pensé à quitter la Chine et à développer votre carrière ailleurs ?
Bien que je n’aie aucun complexe à reconnaître que ma musique est directement inspirée de l’Occident, je n’ai jamais pensé à m’y installer. Je suis allé plusieurs fois aux Etats-Unis mais à chaque fois, je n’y suis resté que 2-3 semaines. Le contenu de ma musique est directement lié à ma culture, ma famille, donc c’est en Chine que je trouve un environnement équilibré pour créer. J’ai aussi travaillé avec des occidentaux, notamment avec le producteur anglais Howie B. Mais je ne considère pas les Etats-Unis ou l’Europe comme des marchés. Si je vais là-bas c’est surtout pour apprendre.
Le rocker chinois Cui Jian place Tian'anmen à Pékin à la fin des années 1980.
Le rocker chinois Cui Jian place Tian’anmen à Pékin à la fin des années 1980. (Crédits : Cui Jian official pictures)
On pense souvent à votre parcours comme un parcours du combattant. Vous avez plusieurs fois eu des problèmes de censure, et pourtant vous êtes encore là aujourd’hui et à la fin du mois, vous serez même au Stade des Travailleurs. Est-ce là une preuve que la Chine a changé, qu’elle s’est ouverte ? Ou bien que vous vous êtes adapté à elle ?
Je pense que c’est plutôt la Chine qui s’est adaptée à moi. Et puis d’une certaine manière, je participe à l’économie culturelle du pays : quand je fais un concert, je paye des taxes ! Je pense que ces dernières années, les gens du gouvernement [es instances culturelles] ont vu que nous étions intègres alors que beaucoup de gens dans le business sont là pour détourner de l’argent, abuser de leur pouvoir. Ils ont constaté que finalement, nous étions plutôt purs, et que cette pureté était constante. Après toutes ces années, nous sommes encore là et les gens nous respectent alors que la vie des musiciens devient de plus en plus éphémère.Des gens disent que les politiques changent, d’autres disent que c’est moi qui ai changé. Moi, je pense que c’est plutôt eux qui changent. Après tout, ce sont eux [les officiels] qui nous invitent à donner des concerts. D’une manière générale, ils respectent notre travail. Je n’ai pas peur de collaborer avec les eux car de toute façon en Chine, on ne peut travailler qu’avec des structures officielles pour monter ce type d’événements. Ces collaborations n’ont rien de politique, elles sont pratiques.

Pourtant vous avez eu un problème il y a 3 ans lors d’un show à la CCTV, la télévision d’Etat…
Oui, c’est vrai mais ce n’était pas un vrai problème de censure… Il y a trois ans, le réalisateur Feng Xiaogang participait au grand gala du Nouvel An sur CCTV et m’a invité à chanter une chanson. Quelqu’un a eu vent de cela et a mis en garde les organisateurs prétendant que si une personne comme moi venait jouer en live, cela voulait dire que la politique culturelle officielle avait pris un tournant trop libéral. Du coup, les organisateurs ont eu peur que ce soit repris dans tous les médias – ils étaient nerveux. Et puis, ils voulaient me faire chanter en play back. Leur manière de faire était super fausse, ça n’allait pas vraiment dans le sens de mes principes. Résultat, avant même qu’un problème éclate, j’ai décidé de ne pas chanter.
Vous avez mis onze ans à sortir votre dernier album, Frozen Light. Pourquoi avoir pris autant de temps ?
En fait, l’album était fini depuis longtemps, mais on a peaufiné plein de détails dans la post-production. On a notamment fait pas mal l’aller-retour avec Howie B pour le mix. Je suis allé à Londres pour le voir également. Avant cela, on avait fait plein de pré-mix en Chine dont nous n’étions pas contents. Pas contents du son, de sa force, de l’équilibre. En tant d’années en Chine, je pense que dans ce pays il n’y a personne qui prenne vraiment la production au sérieux. On produit des pop songs au kilomètre, mais pour le rock, il y a vraiment peu de monde capable. On trouve tout de même d’assez bons ingénieurs pour enregistrer, mais il n’y a rien au niveau de la direction artistique. En Chine, je pense qu’on n’a pas cette culture. C’est un peu comme aux Etats-Unis et en France, vous n’êtes pas bons au ping pong, c’est culturel !
Pourtant le rock, c’est un style brut et immédiat. Ne croyez-vous pas qu’à trop attendre, vous risquez de perdre le sens de votre musique ?
Il y a plusieurs façons de s’exprimer dans les arts. L’immédiateté en est une. Mais j’espère faire de la musique que des gens pourront écouter sur le long terme. J’ai reçu de fortes influences de la musique classique, dont j’apprécie la beauté et la technique. Et j’admire les morceaux que l’on peut écouter toute une vie.Donc je pense qu’imiter le punk, par exemple, ce n’est qu’une attitude, ce n’est pas très intéressant. L’idée étant de produire de la musique la plus sale possible. Et considérer l’Europe et les Etats-Unis seulement comme les inventeurs du punk, c’est dommage car toute une partie de leur musique repose sur une maîtrise parfaite de la technique.

Maintenant en Chine, il y a plein de gens [musiciens] qui veulent être des héros, des stars parce qu’ils n’ont pas de direction dans leur vie. Moi je trouve que c’est très fatigant de faire le héros. En plus, tu peux te faire mal et faire mal aux autres. En Chine, le star system ne donne que des copieurs qui piquent des choses à droite à gauche sans rien comprendre (surtout dans l’Asie du Sud développée, Taïwan, Corée). Ils copient des choses occidentales qui ont été maturées pendant longtemps par de vrais artistes, sans se soucier du processus qui les a menés là. La Chine a besoin d’un juste milieu : pas seulement d’un star system d’un côté et d’un underground invisible de l’autre. Pour cela, il faut se respecter soi-même et respecter autrui.

Que pensez-vous de la scène chinoise actuelle ? (à part le star system)
J’aime les jeunes. Je les ai toujours aimés et soutenus. Je vais souvent écouter ce qui se fait de nouveau. Par contre, il y a certains jeunes qui n’aiment pas, ou ne comprennent pas ma musique, disent que je suis un vieux et que ce n’est pas une musique à la mode. Tout le monde court après la mode, les vieux aussi d’ailleurs.
Et la jeunesse ?
Les jeunes n’ont pas changé du tout ! Quand je monte sur la scène d’un festival, je me dis que les jeunes sont toujours les mêmes ! Ils sont jeunes et nous, nous vieillissons ! C’est injuste (rires). En fait, je pense moi-même avoir gardé une certaine jeunesse. Le temps n’est pas un obstacle pour moi, c’est peut-être pour cela que j’ai mis tant de temps à sortir des albums. Quand je joue certains morceaux, les gens me demandent s’ils sont nouveaux. Je leur réponds : « Non, je les ai écrits il y a 10 ou 12 ans, mais je n’avais pas eu l’occasion de les jouer et puis je n’ai pas fait de pub. »Les gens ne se rendent pas compte que j’écoutais du hip hop avant tout le monde en Chine, par exemple, et que ma musique est toujours actuelle. D’ailleurs, mes albums se vendent toujours bien. Hier, on répétait pour le concert en studio. On a fait une version rap du morceauNet Virgin avec un jeune d’une vingtaine d’années qui rappait en dialecte du Shandong. C’était très cool, très frais. Je pense donc que je suis proche de la jeunesse, mais par contre, je ne veux pas me presser de sortir des morceaux à tout prix. Comme je le disais plus haut, j’aime les classiques, j’écoute Stravinsky, Malher, etc… Le Sacre du printemps me donne toujours envie de pleurer.

Quels sont vos revenus en tant qu’artiste ?
Je touche des royalties mais ce n’est pas extravagant. La Sacem me paye des droits d’auteur également, ils sont très réglos. Evidemment, ce sont les concerts qui payent le plus et c’est aussi là que je peux m’exprimer le plus, montrer ma musique sous tous ses aspects. L’argent ne devrait servir qu’à ça, à servir de ressource pour montrer mon art dans son intégralité.
Pouvez-vous en dire un peu plus sur le concert du 30 septembre ?
Il y aura des extra-terrestres qui dansent ! Non, je plaisante… Il y aura un gros cube sur la scène et une sélection d’invités qui viendront sur différents morceaux. Enfin, je vais pouvoir montrer ma musique dans un environnement entièrement conçu par moi et mon équipe !
Propos recueillis par Léo de Boisgisson

Discographie

  • 1984 : Return of the Prodigal
  • 1985 : 1985 Review
  • 1986 : Nothing to My Name » (single)
  • 1989 : Rock ‘N’ Roll on the New Long March
  • 1991 : Solution
  • 1994 : Balls Under the Red Flag
  • 1996 : Best of Cui Jian : 1986-1996
  • 1998 : The Power of the Powerless
  • 2005 : Show Your Colour
  • 2015 : Frozen Light