Les villes denses

Maman me disait toujours que la France était un pays riche et dépaysant, d’ailleurs les voyages en terre étrangère ne l’intéressaient pas plus que ça. Elle avait en partie raison, il est vrai qu’en quelques kilomètres dans l’hexagone on change complètement de terre, de couleur, de lumière. C’est la seule chose qui me motive à passer mon permis de conduire : me griser de la liberté de mouvement dans ce petit pays si varié. Pour le reste, rien ne m’angoisse davantage que de penser à passer mon permis à Paris, de même, j’appréhende un peu d’acheter un vélo alors que je viens de passer les 18 dernières années de ma vie à pédaler sans casque dans une ville de 20 millions d’habitants.

C’est qu’à Pékin, malgré la multitude de voitures et de vélos, il règne une sorte de lenteur qui permet d’appréhender l’autre à distance, alors qu’à Paris tout le monde est beaucoup plus tendu. Je ne dis pas que la circulation à Pékin est exemplaire, la Chine étant un des rares pays où personne ne viendra vous aider si vous vous rétamez sur l’asphalte, mais à Pékin, la foule est plus fluide, je ne sais pas si c’est un trait comportemental des pays surpeuplés, ou juste parce que les routes sont plus larges…

C’est étrange comme la circulation et les flux humains parisiens me semblent beaucoup plus saccadés et anxiogènes qu’à Pékin. C’est sans doute parce que Paris semble avoir atteint sa contenance maximale, que tout le surplus déborde le long  des boulevards : foule qui se presse, rues et trottoirs beaucoup trop étroits pour accueillir passants, livraisons, terrasses de cafés, sdfs couchés à même le sol, tentes dressées dans les squares, Paris implose. Cette impression est d’autant plus prégnante dans les quartiers populaires du  long de la ligne 2.

pietons-et-foule---copyright-flickr-de-x76882

#paris #nocomment #…

A post shared by leo de boisgisson (@thepingpongtheory) on

Cela parait difficile à imaginer pour ceux qui pensent à la Chine comme à une fourmilière mais c’est une évidence que Paris est bien plus dense que Pékin, d’ailleurs, elle est tout de même la capitale la plus dense d’Europe. Elle exprime à l’extrême la forme concentrique que possèdent les villes occidentales avec un centre-ville où tout le monde s’agglutine car il regroupe toutes les couches du mille-feuilles métropolitain : pouvoir politique, grandes enseignes, quartier d’affaires, lieux culturels, (à cela on pouvait ajouter avant le spirituel, d’où toutes les églises, mais elles sont tout de même moins fréquentées que Beaubourg).

Maintenant l’hyper-centre tend à se transformer en réceptacle à touristes ouvert le dimanche. En traversant St Germain et Le Marais je ne peux m’empêcher de penser à tout ce monde qui se bouscule pour faire partie de cette foule du centre, de participer et de subir ce climat de séduction commerciale permanent incarné sous forme de boutiques de fringues et de déco omniprésentes et je me demande où les habitants du coin achètent leur beurre et leur lait.

Puis il y a les quartiers des anciens faubourgs situés au Nord et Nord Est de la ville, les zones dîtes péri centrales qui elles représentent des poches de mixité et où se côtoient bobo- barbus et barbus-barbus, hédonistes et traditionalistes, femmes peu habillées et femmes voilées. Je suis moi-même dans un de ces quartiers populaires en mutation, creuset des communautés créatives, et je dois avouer que je suis heureuse d’y être, même si cela m’ennuie de voir des clodos bourrés à la 8.6 squatter les parcs pour enfants et que l’odeur de pisse de certains coins de rue me donne des hauts le cœur.

A côté du tissu ultra dense formé par les 20 arrondissements de Paris, Pékin ressemble à une sorte de filet aux mailles distendues. Elle aussi a un centre historique éminemment symbolique puisque son noyau abritait le pouvoir impérial pendant des siècles, remplacé depuis 1949 par les couleurs de la  Chine Populaire et depuis 1951 par le portrait de Mao, mais il y a bien longtemps que tout l’enjeu de la ville se joue dans la périphérie. Aujourd’hui, Paris aussi doit maintenant se soumettre à cette loi de l’extrapolation dans un 21è siècle blindé de monde : locaux, immigrés, touristes et migrants. A commencer par transcender cette idée que le Périf’ est une coupure, une frontière entre le monde civilisé post Haussmannien et la banlieue…  C’est tout l’enjeu du  Grand Paris, et je dois dire que c’est à mes yeux d’ « impatrié », le défi le plus urgent et le plus intéressant que la ville ait à régler les prochaines années.

Pour en revenir à Pékin, ce qui m’a horrifié le plus en y arrivant en 1998 après avoir quitté Kunming (dans le Sud-Ouest de la Chine), c’est justement la non-densité. Les immenses distances qui existaient entre les points disposés sur l’immense quadrillage socialiste de la ville, laissant déjà présager que la métropole qui était en train de muter était d’ores et déjà désignée pour les voitures étaient effrayantes. Quel effort c’était d’aller au super marché d’en face de la fac ! Pas de passage clouté, juste ces terribles passerelles qu’il fallait emprunter pour traverser les grands boulevards et les périphériques. Le foisonnement de Kunming, ses marchés, ses petites rues, ses courbes inattendues me manquaient terriblement. J’ai eu une semaine de spleen où j’appelais ma mère en lui disant que tout était moche dans cette grande ville plate, éparse et grise qui sentait le charbon et le chou.

DSC_0114~2

Il faut dire que le même jour où je suis arrivée à Pékin en tant qu’étudiante en 1998, je découvrais du même coup ce qu’était la périphérie. Je connaissais la province, où je suis née, et Paris intramuros, mais je ne connaissais pas cette impression d’être reléguée dans un satellite à l’intérieur d’une ville.  Encore maintenant quand je prends le train en Chine, je suis fascinée et anéantie par les no man’s land nés de l’ ultra-urbanisation de la périphérie. Je colle mon front contre la vitre des trains et laisse mon regard errer sur ces barres d’immeubles vides qui défilent sur des centaines de kilomètres aux abords des grandes villes. Pourquoi vouloir créer à tout prix de la densité en construisant des tours ?  Pourquoi un tel mépris du mode de vie rural dans un pays où les ruraux sont la base de la population?Vue-Ordos-Chine_0 Il y a quelques semaines, (peu après que le monde ait été secoué par l’image du petit Syrien gisant la tête dans le sable) , je suis  tombée sur un article publié sur le site de Reuters qui évoquait la possibilité que ces villes chinoises fantômes offrent une solution à la crise des migrants. Biensûr c’est utopique, mais l’idée est intéressante et nous rappelle une fois de plus à la réalité du gaspillage.

人大

En 1998, j’habitais donc à Haidian, le district étudiant. J’allais une à deux fois par semaine dans le centre-ville , pour retirer des sous à la banque centrale puis me perdre dans les vieux quartiers, les temples et les palais afin de retrouver la raison première de ma venue et toute la passion qui m’avait amenée dans ce pays dès mes 18 ans. Heureusement à chaque fois la magie de Pékin impériale opérait et je rentrais heureuse dans mon campus aux gros murs de béton et aux cages d’escalier peints en blanc et vert, comme dans les hôpitaux. Un peu comme quand on traverse la Seine à Chatelet en allant vers St Michel et que l’on voit le palais de Justice et toute la magnifique enfilade qui suit vers l’est et l’ouest se refléter dans le fleuve coiffé de nuages bas, ou quand on voit la nef du Grand Palais se distinguer au bout du Pont Alexandre III. On se dit que ça vaut vraiment le coup d’être dans une ville aussi belle, que toute cette beauté doit avoir un sens et donc que le reste est supportable.

Haidian est l’un des 16 districts de la ville, lui-même divisé en 22 sous districts et 7 bourgs, et il est situé au-delà du 4ème périph’ (il y en a 6 à Pékin). En 1998, la finalité du plan urbain dessiné pour Haidian était indéchiffrable, je ne voyais que le gravas et la poussière charriés par les bulldozers.

2002中关村施工

2002 电脑城

2001电脑城活动

Mais il est vrai que quelques années plus tard, une fois la poussière retombée, l’asphalte posé et le Mac Do inauguré à grands coups de gerbes de fleurs, Haidian est devenue une ville à part entière avec ses logements, ses transports ; elle abrite d’ailleurs les plus grosses facs de Chine, de nombreuses librairies, un quartier dédié aux technologies avec les sièges de grosses sociétés spécialisées dans le IT et l’innovation, sans oublier des malls entiers remplis d’informatique. Tout ceci ne s’est pas fait sans casser un peu de briques et sans expulser quelques vieilles dames, c’est sûr.

Une fois assimilée la notion de ces immenses distances intra urbaines, compensées facilement par le prix dérisoire des bus, des taxis et des rickshaws, il n’était en fait pas si désagréable de vivre dans ce microcosme universitaire. Je me mouvais d’un campus à l’autre, qui eux-mêmes étaient autant de micro mondes repliés sur eux même, avec leur portes gardées par des gardes en uniforme, leurs superettes, leurs cantines, leurs terrains de basket et leur blocs de dortoirs pour étudiants étrangers, soigneusement séparés de ceux des chinois.

Pourtant, dès que ma vie d’étudiante a touché à sa fin, j’ai quitté Haidian sans aucun regret,et ,en bonne européenne que je suis, j’ai succombé au tropisme du centre-ville pour venir m’installer dans le vieux centre de Pékin, là où était la « vraie » vie. Je ne pouvais en effet me résoudre à croire que l’âme d’une ville pouvait se trouver si loin de son centre, Haidian était après tout une villégiature des anciens empereurs, un endroit où passer le weekend et le weekend avait assez duré pour moi. Là, j’ai retrouvé avec plaisir le bouillonnement des marchés, les rues étroites, les gargottes et les vieux chinois scotchés à leurs tabourets de bois occupés à palabrer toute la journée de je ne sais quoi. Bien sûr cette densité nouvellement retrouvée venait avec son lot d’odeurs rances et de crachas gutturaux mais tout cela m’allait beaucoup mieux. Une fois  migré dans le district de Dongcheng, je ne suis presque plus jamais retournée à Haidian, à part peut-être pour un concert au D22 ou une visite du Palais d’été avec mes parents de passage. D’années en années Dongcheng est devenu le Hotspot des bobos et créatifs chinois et étrangers, ceux qui considèrent que la qualité de vie consiste à faire ses courses en vélo, manger une brochette pas chère dans la rue, tisser un réseau local, inoculer des initiatives culturelles et artistiques dans un périmètre proche plutôt que dans de grands “clusters” thématisés, et surtout ne pas passer trop de temps dans le trafic. Je crois résolument faire partie de cette population.

Et c’est assez naturellement qu’après quelques mois de vie parisienne, j’apprécie encore davantage la proximité des choses entre elles, les trajets à pied, la mixité, le petit matin avant l’école et les bars de nuit qui ne ferment pas; j’ai l’impression d’avoir tout à portée de la main, et je me dis que le permis de conduire peut bien attendre!