Livres Indiens

Je n’ai pas acheté le Lonely Planet avant de partir en Inde, mais quelques romans. Deux plutôt récents: L’équilibre du monde de Rohinton Mistry (un auteur parsi, c’est à dire un indien d’origine Perse et vraisemblablement de culte Zoroastrien), Loin de Chandigarh de Tarun J. Tepal, qui fût durant quelques années une icône du journalisme d’investigation en Inde jusqu’à ce qu’il soit accusé du viol d’une de ses collègues (2013) et La Maison et le monde de Rabindranath Tagore, sommité indienne du début du XXe siècle: Poète,romancier, dramaturge, philosophe, compositeur et peintre issu des hautes castes de Calcutta. Il reçut notamment le prix Nobel de littérature en 1913 et ses livres ont été plusieurs fois adaptés au cinéma par le grand Satyajit Ray.

loin de chandigahr

la maison et le monde

l'équilibre du monde

Au final je n’ai emporté que L’équilibre du Monde dans ma valise, il me semblait être un pavé parfait pour un séjour de 3 semaines mais très vite j’ai compulsivement racheté d’autres ouvrages tout en découvrant, ébahie, la qualité et la diversité de la production littéraire indienne au gré des librairies visitées à Delhi et plus trivialement dans les aéroports de Kochi et Mumbay.

Je pense même pouvoir dire que ce qui m’a épaté le plus, ce sont justement les librairies d’aéroports. Sans doute moins grandes et moins mises en beauté que les Relay en France, elles proposent tout de même un choix très varié et illustrent bien les tendances du lectorat indien. Ce qui est frappant dès le premier regard c’est la forte présence dans les rayons des classiques fondateurs de l’Inde : le Mahabharata et le Ramayana.

Le Mahabharata est tout simplement le plus long poème jamais écrit. Cette saga mythico-historique, qui relate des faits guerriers qui se seraient déroulés 2000 ans avant Jésus Christ relègue l’Illiade et l’Odysée à des livres de Poche! Avec le Ramayana, écrit ultérieurement, ce sont les textes fondateurs de la culture hindoue et en 2016 ils sont toujours aussi présents sur les rayons des librairies et au cœur des débats philosophiques contemporains. Je sais qu’en ce moment, dans une époque marquée par le retour du refoulé religieux, la resurgence des textes anciens dans notre monde séculier n’est pas bien vue, mais dans le cas de ces deux piliers, je pense qu’ils sont au cœur d’une culture argumentaire vivante, et ne sont pas de vieilles scriptures qui servent aux réactionnaires.

Le rayon Spiritualité des librairies en Inde, vous l’imaginez, est bien achalandé. On trouve de tout, biographies de Yogi, essais de Osho, Swami Prabhavananda et autres Gurus dont certains ont eu leur moment de gloire dans les années 60-70.

IYENGAR

J’ai acheté Light on Yoga du grand maître BKS Iyengar dans ces rayons. Une vraie bible pour les yoginis où sont exposées très clairement l’histoire,la philosophie,les techniques physiques et de respiration de cette pratique holistique, le tout agrémenté de plus de 200 photos très précises des différentes Asanas (postures).

 

J’ai aussi fait l’acquisition des mémoires de Paramhansa Yogananda, un des premiers Yogis qui est sorti d’Inde pour faire la promotion du Yoga à l’étranger dans les années 1920. Dès sa naissance, le chemin de cet homme né Mukunda Lal Ghosh, est jalonné de signes qui le poussent vers la direction du Yoga et de l’ascèse. Tout dans son récit est emprunt de merveilleux. Depuis le moment où le Guru de sa mère voit en lui un Yogi jusqu’à l’apparition d’une amulette magique dans sa paume puis de ses nombreuses rencontres avec différents Swasmis qui pratiquent la télépathie, la télékinésie ou la lévitation jusqu’à ce qu’il trouve enfin le Guru avec lequel il doit demeurer. Le style de Yogananda est assez unique, très fleuri, comme dans un texte sacré ou une parabole. C’est très intéressant de rentrer dans la vie d’un indien du début du 20è siècle et qui plus est un homme qui a conscience depuis sa plus tendre enfance du chemin qui a été tracé pour lui. Tant de confiance et de ferveur sont très inhabituelles dans les récits de mes lectures modernes, je dois l’avouer. C’est très revigorant. (Je me dis que moi aussi je devrais prêter plus d’attention aux signes autour de moi, même si je ne pense pas qu’un Swasmi m’apparaîtra flottant en l’air dans la position du lotus pour me dire ce que je dois faire, je suis sûre qu’il y a aussi de la place pour le sacré dans nos petites vies profanes.)

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En continuant ma visite des rayons, je me demande si l’Inde a vraiment besoin d’un rayon Développement Personnel dans ses librairies (?). Quand on est la terre qui a porté et porte encore une multitude de religions, dont le bouddhisme, qui a inventé le yoga et la méditation, l’astrologie védique et Ayurveda, avons nous vraiment besoin de  PNL et d’auteurs comme Marc Lévy? ha!

Quelques mètres plus loin, les blocks busters Anglo saxons ont aussi leur place, ces fameux livres de management d’entreprise, de temps, de gens, dont le contenu me dépasse totalement et puis bien sûr les enquêtes sur l’Etat Islamique aux couvertures terrifiantes…

Arrivée au rayon littérature je me pâme devant la variété des romans et des essais! Je me plonge dans les rayonnages, m’enivre de tous ces noms exotiques dont je suis bien incapable de dire s’ils sont masculins ou féminins.

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Là j’achète The Argumentative Indian de Amartya Sen, un recueil d’essais sur la culture, l’histoire et l’identité indienne. Le premier essai, du même nom que le titre de l’ouvrage, pose les bases: malgré la complexité de ce pays continent, religieux et démocrate à la fois, malgré l’existence des castes ou de l’extrême pauvreté qui semblent fixer à jamais la société dans un mode féodal, il y a en Inde une tradition de la discussion, de la critique et du débat d’idées qui remonte aussi loin que le Mahabharata que j’ai cité plus haut qui fait que le destin de ce pays n’est pas gravé dans le marbre du Karma. C’est cette tradition de l’hétérodoxie, de l’acceptation des différences de l’autre (culte, rites, classes sociales) qui fait l’élasticité de ce pays. J’ai lu cet essai avec particulièrement d’attention, tout en pensant à la laïcité française qui semble être devenu un tel facteur d’interdictions et de frustrations ces dernières années. Je ne dis pas que les indiens ont tout compris à la tolérance, après tout j’ai lu dans L’équilibre du Monde qu’après l’assassinat d’Indira Gandhi en 1984 on décapitait les Sikhs et leur famille dans les rues de Delhi, je me dis juste que maintenant il faut que je lise Gandhi! 

Blague à part, je pense qu’un pays qui entretient une telle relation avec ses scriptures, son passé ancestral et la tradition du débat a en sa possession une matière intéressante pour aborder la modernité et je suis contente d’avoir découvert ce pays par ses livres.

(Merci Nicolas Idier pour m’avoir mis de beaux ouvrages dans les mains et expliqué le Mahabharata dans embouteillages).