Notes Napolitaines

Je suis sûre que les Napolitains pêtent des plombs quand leurs ordures ne sont pas ramassées des jours durant mais pour moi, infâme touriste qui ne fait que passer, je dois avouer que l’ambiance un peu sale qui règne dans cette ville somme toute magnifique me plait beaucoup.

#napoli #trash

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Cela me projette dans des souvenirs de Paris que j’ai connu plus jeune. Le Paris des tags, des graffitis et de l’affichage sauvage que la gentrification a lentement mais sûrement balayé. En marchant dans les rues étroites du quartier Spaccanapoli, manquant de me tordre les chevilles entre chaque antique pavé, sentant les scooters me frôler au passage, et devinant des palais croupis derrière chaque énorme porte, je me disais que ça devait être un peu ça le Marais avant l’arrivée de Zadig et Voltaire. Un quartier ancien un peu sale qui cachait ses beautés derrière ses hauts murs et ses porches. Loin de moi l’idée de critiquer Malraux pour avoir impulsé la rénovation du Marais dans les années 60, le quartier en avait bien besoin et je suis sûre que Spaccanapoli ne dirait pas non à un bon toilettage. Non, non, je ne critique pas l’habitude très française de protéger à l’extrême le moindre bout de patrimoine (on en a moins que les Italiens donc on est plus maniaque), c’est juste que le spectacle anarchique de Naples avec ses tessons de bouteilles et ses étalages de poissons me fait mesurer à quel point Paris s’est rangé en quelques décennies. Hier encore en remontant la Rue du Temple, je m’arrêtais devant une « pièce » de street art en mosaïque (pas un space invader, un ghost) dont la bonne facture indiquait clairement que l’auteur avait sans doute demandé l’autorisation aux riverains et réalisé la pièce comme un ébéniste travaille son bois, avec concentration. Rien de spontané ni de laissé au hasard dans ce petit totem décoratif, rien de dérangeant, rien de « vandal » en quelque sorte. Pas comme cet énorme  « Marika Ti Amo » mauvaisement taggé sur un escalier du 17e siècle et autres revendications populaires écrites au marker sur des draps tendus entre deux fenêtres napolitaines.

#napoli #youth

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A Naples on vend encore des cuvettes de chiottes à même la rue en face d’une église baroque, les dessous féminins sont encore exposés dans des vitrines fermées à double tour et les lycéens griffonnent le nom de leur amoureuse sur les murs. De plus est-ce à cause de la réputation mafieuse de la ville ou une sorte d’isolationnisme culturel, l’on ne sent pas l’apport de capitaux étrangers dans le cœur de la ville. Il y a bien quelques hôtels de charme dans les vieux palais mais je pense qu’ils appartiennent à des italiens, pas au groupe Accord.

#moreismoredecor #nothinglessforjesus

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A Naples, je suis frappée par le contraste entre la beauté des vestiges de l’antiquité et de la renaissance, si présents dans le tissu de la ville (que la décrépitude n’arrive pas à salir) et la vulgarité des gens. J’ai rarement vu une ville si magnifique où les gens étaient si vilains et si mal habillés, hommes et femmes confondus. Je peux vous dire qu’ici à Naples, comme ailleurs dans les contrées pauvres du sud de l’Europe jusqu’au Maghreb, le Street wear made in China fait des ravages et l’esthétique du footballer est une fin en soi. Tous les hommes sont en jogging, tandis que les femmes sont moulées dans des jeans de mauvaise facture ou sapées comme des altermondialistes à l’hygiène douteuse. Tous sont plus ou moins atteints d’un embonpoint mal seyant qui j’imagine est une juste conséquence de la diète locale à base de pizzas et de pâtisseries crémeuses.

Certaines femmes en surpoids se peinturlurent la face évoquant ainsi à leur insu les masques de la Comedia del arte et quand elles parlent avec leurs voix trainantes qui écrasent les mots avec une sorte de dédain vulgaire qui leur fait tordre la bouche, on se croirait vraiment dans un casting de Fellini.

#pastori #napoli #figurative #icones #paganism

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Dans les boutiques qui vendent ces fameux santons (pastori) qui sont la spécialité de la ville, parmi lesquels on trouve aussi bien Saint Janvier (dont le sang est censé se liquéfier trois fois par an), que les joueurs de l’équipe de foot, le poste de radio dégueule le hit-parade local, mélange de Drake  et des équivalents italiens de PNL avec leur voix vocoderisées. La mamie qui tient la boutique encaisse mes quelques euros en se signant le front et fourre les billets dans la poche de sa blouse fleurie.

Le long des rues défoncées qui mènent à la place Garibaldi on vend de tout et de mauvaise qualité : les accessoires bleu-ciel du Napoli, de la lingerie en synthétique, des polos en viscose, des magnets d’Arlequin. Tout est fabriqué en Chine et déversé par containers entiers à quelques encablures d’ici, dans ce port de Naples plaque tournante de tous les trafics.

Bref, sur bien des aspects, Naples est résolument arriérée, dans le sens « pas moderne » du terme, et c’est tout cela qui fait son charme. Du point de vue de la ville il semble que les sédiments de l’histoire rendent impossible l’innovation urbaine (sous peine de profanation patrimoniale). Quant aux napolitains la place du catholicisme et l’inévitable paganisme qui l’accompagne sont encore trop présents dans leur vie, et puis les régionalismes et l’impunité des politiques sont trop lourds pour que ce peuple soit conforme aux nordiques normes européennes. Naples n’est pas une ville de bobo, l’humanité y est trop extrême. Il doit y avoir de très riches (je ne les ai pas vus) et puis la grande majorité, habillée en jogging.  Il n’y a pas encore cette classe moyenne bienpensante et bien habillée qui aime le pittoresque et les concepts stores. Cela viendra sans doute comme c’est venu à Lisbonne. Je ne sais pas si c’est bien ou mal, c’est juste inexorable.

#waow #napoli #villemonde

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En attendant, je ne pense déjà qu’à retourner à Naples, pour slurper des ristretto à 90 cents servi par un bonhomme coiffé d’une toque (un vrai barrista, pas un hipster tatoué qui dessine des fleurs sur ton latte), à parler avec les mains sans craindre de me faire juger, à grimper en haut du Vomero pour contempler l’étendue de la ville géante surplombée de ce ciel bleu faïence qui ébloui presque et puis penser à la prochaine éruption du Vésuve, celui-là même qui a pétrifié les pompéiens alors qu’ils étaient en train de festoyer sans vergogne aucune, à la manière des Napolitains d’aujourd’hui.