Les ondes planantes de Chui Wan, en concert à Paris

PAROLES

One eye closed par Chui Wan

Let the word be transformed
Let the word be transformed
If one sentence is a split second of another sentence
It’s just as if one letter is a fragment of a word
Perhaps the eye hears a bit more clearly than the ear
Perhaps remaining silent surpasses conversation

« One eye closed » est la première chanson du nouvel album de Chui Wan, The landscape the tropics never had, sorti le 1er septembre sur le label Maybe Mars. Ces mots résument bien l’esprit du groupe pékinois dont le nom vient tout droit des écrits taoïstes de Zhuangzi, penseur « insoumis » de l’antiquité chinoise qui, avec sa pensée métaphorique (qui peut parfois faire penser au scepticisme grec – mais avec plus d’humour) allait à l’encontre de l’harmonie confucéenne qui prévalait dans l’empire du milieu.

UN GOÛT DE TAOÏSME

Ne rien affirmer dans un monde où tout est relatif ; se méfier des apparences, du système établi et des privilèges mondains ; se laisser guider par l’expérience sensorielle ; voilà ce que nous apprend Zhuangzi dans son traité éponyme qui plait beaucoup aux beatnicks chinois du XXIème siècle, tandis que « l’harmonie » est toujours de rigueur dans la Chine de Xi Jinping.
Comme beaucoup de jeunes, Yan Yulong, le chanteur multi-instrumentiste et leader du groupe qu’on qualifie de psychédélique, se sent plus familier de Zhuangzi que des années 60 américaines dont la musique, incantatoire et planante, possède malgré tout des influences certaines.

« Je n’ai pas grand-chose à dire sur le « psychédélisme » en tant que tel. Par contre, je peux parler de Zhuangzi car il nous inspire énormément ! Rien que le nom de notre groupe, Chui Wan, est tiré d’une fable du traité de Zhuangzi. Puis il y a des histoires comme « le rêve du papillon » qui nous ont beaucoup marqués parce que cela traite du fil ténu qui sépare (ou lie) la réalité et le rêve, le songe et l’état de veille, et nous apprend que ce qui a l’air réel ne l’est peut-être pas finalement et inversement. »

PÉKIN, THÉÂTRE DES OPÉRATIONS

Ce troisième album de Chui Wan au nom sibyllin (« The landscape the tropics never had »), est une évocation de la capitale chinoise, nous raconte Yan Yulong. Le clip du morceau éponyme teinté ironiquement de guitares « surf » nous plonge dans la vie nocturne pékinoise qui malgré son climat septentrional et ses vapeurs de smog ne manque pas de chaleur. On y trouve un condensé des lieux qui ont porté et portent encore la scène rock aujourd’hui (D22, XP, School Bar, Meridian Space, FruitySpace, etc.) et un trombinoscope quasi exhaustif de la scène « indie rock » actuelle (Birdstricking, Gate to Other Side, Car Sickcars ou Snapline). « Ces derniers mois, beaucoup de lieux dédiés à la musique ont fermé mais d’autres ont ré-ouvert. Pékin change en permanence, c’est sûr, mais malgré tout, je pense que le rock et la musique expérimentale font déjà partie d’une sorte de tradition contemporaine ici. Je ne me fais donc pas de soucis pour la survie de la scène. »
Couverture de l'album vinyle "The landscape the tropics never had" du groupe chinois Chui Wan. Design : Wu Qingyu. (Crédits : Wu Qingyu / Chui Wan / Maybe Mars)
Couverture de l’album vinyle “The landscape the tropics never had” du groupe chinois Chui Wan. Design : Wu Qingyu. (Crédits : Wu Qingyu / Chui Wan / Maybe Mars)
La pochette de l’album aussi est intrigante. Il s’agit d’une photo d’une installation du jeune artiste Ligang, qui a utilisé un mélange de gypse et de cheveux appartenant à des ouvriers migrants pour modeler des formes et les apposer sur des objets de première utilité : ici en l’occurrence, des bouilloires en fer utilisés par ces mêmes migrants. Malgré tout, Yan se défend d’avoir voulu créer un « album concept ».

« Il n’y a pas de thématique particulière à cet album,commente Yan en riant. Nous avons découvert les œuvres de Ligang en se baladant dans le quartier artistique de 798 à Pékin avec Rusty Santos [le producteur de Animal Collective, NDLR] qui a produit le disque. Nous avons tout de suite aimé l’étrange apparence de solidité de ces pierres en fait très légères. Au niveau de la musique, il y a tout de même une particularité sur cet album, c’est que les morceaux sont particulièrement longs. Pendant la période de studio, nous avons travaillé à approfondir au maximum l’impulsion première de chaque chanson bien que le compositeur Robert Ashley ait dit : « Popular music always ends after three minutes ». »

Digipack de l'album "The landscape the tropics never had" du goupe chinois Chui Wan. Design par Wu Qingyu. (Crédits : Wu Qingyu)
Digipack de l’album “The landscape the tropics never had” du goupe chinois Chui Wan. Design par Wu Qingyu. (Crédits : Wu Qingyu)
Populaires, les jeunes gens modernes de Chui Wan le sont tout de même auprès d’une petite communauté de mélomanes dispersés entre Pékin, Austin (Texas) et l’Europe. Ce troisième album, fluide, mystérieux, génialement hypnotique, devrait réjouir les afficionadosdu groupe ainsi que les concerts français à venir. Attendez-vous à un live intense, à une musique aussi visuelle qu’auditive où les morceaux s’enchaînent comme des paysages où la géographie ne compte pas.

Écoutez l’album de Chui Wan, « The landscape the tropics never had », en intégrale :