Paris Avant/Après

J’avais commencé cet article il y a quelques semaines, avant mon dernier séjour en Chine et je comptais le finir vite à mon retour. Je suis rentrée le 12 novembre ; le lendemain,  les acteurs de cette petite brève se faisaient dézinguer dans les lieux dont il est question ci-dessous. Je ne sais plus trop quoi faire de ce texte, devrais-je l’antidater pour qu’il conserve sa légèreté, ou le mettre à la poubelle, car ce vendredi funeste a sonné l’avènement d’une autre ère et que la vie parisienne désinvolte et gouailleuse décrite ci-dessous n’a déjà plus lieu d’être ? Quoiqu’il en soit, je ne peux que modifier la trame de ce petit papier.

 Un matin vers 9 heures à Goncourt, j’allais prendre un café avant d’aller bosser pour un évènement et je trouvais un couple de trentenaires attablé autour de deux verres de pastis et devant un monticule de mégots à la terrasse d’un café. Ils n’avaient visiblement pas dormi de la nuit et il y a fort à penser que certains produits avaient facilité leur nuit blanche. Ils avaient une conversation décousue avec un inconnu, un peu ébréché lui aussi, qui leur avait taxé un clope. C’est chose courante dans mon quartier bobo sympa qui regorge de cafés et compte aussi quelques bars de nuit dont les clients les plus tenaces se retrouvent le matin, chassés par les rayons du soleil, éblouis comme des chauves-souris, les lèvres teintées de vieux rouge.

Depuis que j’ai emménagé  dans le quartier je suis à plusieurs occasions sortie faire le marché le dimanche matin et j’ai croisé sur le chemin des grappes de fêtards éméchés titubant vers la bouche de métro. Et là, je ne parle pas de clochards accrochés à leurs litrons de rouge (il y en a aussi bien sûr), ni de très jeunes (ils n’ont pas les moyens de se payer une mine à Paris), mais de trentenaires et quarantenaires plutôt bien mis.

Apparemment, Hemingway a raison : Paris est une fête. Enfin, du moins, les gens y font la fête. Au cœur de la crise économique, de la morosité, sous un ciel bas et gris et un crachin continu, les gens font la fête. Les gens font la fête alors qu’ils sont cernés par le chômage, une misère sociale qui contraste avec le botox du consumérisme absolu, le vide politique et les conflits mondiaux qui se rapprochent, l’air de rien.

Cela me rappelle un article que j’avais lu sur Beyrouth il y a quelques années qui racontait comment les habitants de la capitale faisaient la fête comme des diables en pleine guerre civile. La décompression festive était vitale pour continuer à vivre et éviter de penser. Bien sûr, Paris n’est pas en état de guerre comme cela s’entend à Beyrouth, et en comparaison, les Parisiens ont des problèmes de riches, mais apparemment, les gens ont tout de même un grand besoin de décompresser.

Première modification à apporter ici, Paris n’est désormais pas exemptée de cet état de guerre dans lequel vivent les Beyrouthins. Les Parisiens, jeunes et vieux savent désormais qu’ils sont rentrés dans une époque où la mort n’a plus seulement les traits du cancer et des maladies cardio-vasculaires ; elle peut prendre les traits de mecs nés en 1989, lobotomisés par l’idéologie de la violence, qui peuvent descendre n’importe qui dans la rue, de sang-froid.

Quand nous nous sommes retrouvés éloignés de la maison vendredi soir dernier avec Thomas, incapables de revenir dans notre quartier, théâtre de ces terribles actes, je n’ai fait que penser à notre fils, je me sentais ridicule, inutile, dans cette soirée qui pourtant aurait du être sympa. Tout le monde baignait dans le même malaise, les yeux rivés sur les téléphones, la musique éteinte. De lieu de fête, la péniche qui accueillait cette After Paris Photo se transformait heure après heure en un refuge et en prison.

En scrutant les gens autour de moi, je prenais conscience de qui nous étions, nous autres invités de ce bateau amarré qui n’allait nulle part : des jeunes (plus si jeunes), créatifs, indolents, amusants, libéraux, dorlotés par cette ville aux mille options, aux mille expos, aux mille cafés, aux mille visages. Enfants gâtés de la société du loisir, Peter Pans, éternels célibataires, mariés, infidèles, remariés, pacsés, hétéros, homos, bi et que sais-je encore, des gens libres d’être tout ça à la fois. Libres selon nos critères et absolument nus et vulnérables devant l’archaïsme et la violence.

Si je devais faire une comparaison animalière, je trouve que nous sommes comme des caniches toilettés portant des colliers de strass, tandis que les kamikazes qui nous attaquent sont des dobermans dressés pour tuer. Deux espèces canines qui n’ont presque rien en commun. Une métaphore ridicule du binôme Nature/Culture.

Quelques jours après les attentats, je trouvais un bon article de Omar Saghi où il décrivait cette guerre d’un genre nouveau qui s’abat sur notre société sympatoche et multiculturelle et appréciais beaucoup ces mots : « Bien au-delà de l’Etat ou de ses appareils, les terroristes ont frappé l’anonymat hédoniste des démocraties post-identitaires. »

Oui, nous sommes des hédonistes, c’est cela que je voulais écrire dans mon petit billet. Je voulais l’écrire gentiment, et avec une petite touche d’ironie, peut être conclure par une phrase qui questionnerait les valeurs actuelles. Qui sommes-nous ? En quoi croyons-nous au-delà des légumes bios, de l’épanouissement personnel et de la laïcité ?  Mais les évènements du vendredi 13 m’ont coupé la chique.

Depuis mon retour à Paris, je flotte aussi dans cet hédonisme ambiant, qui pourtant n’est pas pour moi de la paresse malsaine mais juste une manière de vivre. Une manière de vivre qui valorise encore un peu, malgré les smartphones et le stress urbain, les moments passés entre amis et les pauses café, le fait d’aller voir une expo même s’il faut faire une heure de queue, d’aller au concert comme à une cérémonie rituelle. Cet hédonisme est en fait selon moi la seule raison valable de vivre à Paris, car si l’on parle de qualité de vie et de grand air, n’importe quelle ville de province fait mieux l’affaire.

Quand tout cela a vacillé vendredi dernier, j’ai bien sûr pensé à la vie que je venais de quitter à Pékin, une vie ultra sécurisée et ronronnante, garantie par un état totalitaire qui pense pour les gens, placarde des slogans qui semblent sortis d’une autre époque sur des billboards de 20 mètres vantant les mérites de la nation, prônant l’assiduité dans le travail et le respect des anciens. Quelque part, j’envie les Chinois, leur fierté nationale, leur majoritaire sentiment d’appartenance, leur naïveté. A Paris, ce sentiment n’existe que lors des victoires du PSG, et aussi dans les moments que nous sommes en train de vivre : les moments de douleur. Mais je tâche d’être optimiste et me dis que dans des moments d’insécurité aigue comme ceux-là, là où l’état ne peut pas complètement dissoudre nos angoisses, les gens ne peuvent que changer et s’unir davantage. A voir.