Pensées au PCC

Quand j’habitais en Chine, j’étais comme bon nombre de chinois affairée à mon « petit business », excitée par des projets en tout genre et largement déconnectée de la chose politique. Il faut dire que pour suivre les mouvements telluriques du Parti Communiste chinois, il faut, d’une : avoir de bons yeux pour lire les compte rendus kilométriques et abscons des plénums qui se suivent et se ressemblent tous (en apparence) , de deux, se munir d’une fine passoire pour filtrer des blocs entiers de langue de bois post marxiste afin de déceler une phrase, un mot, une virgule qui, au milieu d’un texte étouffe chrétien comme un quatre quart trop cuit, va instiller l’idée d’une nuance, un changement, une réforme au sein de ce grand appareil. Aujourd’hui, c’est à Paris et grâce à mon professeur de chinois, Zhangsai à qui j’adresse tout mon respect, que j’apprends à naviguer sur cette mer opaque et c’est avec intérêt que je lis en chinois dans le texte, le compte rendu de la 6ème session plénière de ce dernier congrès du parti (enfin pas en entier quand même,  je pense que pas même un chinois ne s’infligerait ça).

Rien que le titre du compte rendu a déjà quelque chose de fastidieux :

Compte rendu de la 6ème session plénière du 18ème  congrès du comité central du parti communiste chinois.  Aie.

On sent bien qu’on est face à une grosse machine régie par une nomenclature stricte.

Les lignes qui suivent font une énumération complète de tous les organes réunis au congrès, ce qui qui fait comme ceci :

  • Comité permanent du bureau politique du Parti communiste chinois
  • Secrétariat général du Parti communiste chinois
  • Bureau politique du Parti communiste chinois
  • Comité central du Parti communiste chinois
  • Commission militaire centrale
  • Comité central pour l’Inspection disciplinaire du Parti communiste chinois

Puis on enchaîne sur les sujets qui ont été abordés, traités et validés, comme par exemple « Règlement de la vie politique du parti dans le cadre de la nouvelle norme »

Ou encore « Règlement de l’inspection disciplinaire du parti »

Quand on est étranger et qu’on lit le chinois, on peut tout à fait comprendre chaque caractère qui compose ces titres à rallonge, mais quand il s’agit de les mettre ensemble pour les rendre intelligibles, c’est une autre paire de manche. Il ne s’agit pourtant pas de chinois ni châtié ni littéraire, ce chinois facétieux, à la fois précis, plein de pièges et de contresens, mais on n’y  comprend absolument rien. Et c’est bien normal car ce n’est pas n’importe quel chinois, c’est du chinois bureaucratique ! le chinois du PCC ! une novlangue qui se construit strate après strate depuis 1920 sur les bases solides (et pensées en allemand) de Karl Marx puis de Lénine, les  « punchlines » de Mao Zedong, la théorie de Deng Xiaoping, les 3 représentations de Jiang Zemin, le concept d’évolution scientifique de Hu Jintao et maintenant encore l’application totale de l’esprit du 18ème congrès de Xi Jinping. Vous comprenez bien qu’il n’y a nul besoin de rendre intelligible ces concepts qui ont été conçus pour noircir du papier carbone, en revanche il faut connaître par cœur ces scriptures comme l’on apprend le texte d’une récitation. Cela revient un peu à apprendre par cœur  le livret d’une famille nombreuse ou à psalmodier le nom de ses ancêtres et cela n’a d’intérêt que dans le cadre du maintien d’une espèce.

Je suis donc devant ce compte rendu publié par l’agence Chine Nouvelle le 27 octobre : 4 feuillets A4 de chinois hyper dense et déjà, je sais que je dois me plonger dedans avec un strabisme divergent, c’est-à-dire en positionnant mes yeux de manière à parcourir le texte en diagonale tout en étant capable de remarquer les quelques points forts qui l’émaillent, soit environ 1% du texte. Et oui, les 99% restant ne sont que « langue de bois », c’est bien ça dont il est question ici non ? Cette formidable machine qui broie et recycle le réel en un système parfait et dont les mots, telles des briques remplies de vide, soutiennent l’édifice.

Bon, je ne vais rien vous apprendre, la grosse nouveauté de ce congrès c’est l’affirmation du terme « noyau du pouvoir 核心 » avec lequel Xi Jinping a gentiment remplacé son titre initial de « secrétaire général du bureau permanent du parti communiste », franchement il a raison, c’est tellement plus clair ! Ce terme fort ne vient pas de lui mais de Deng Xiaoping qui en 1989 avait présenté le concept alors qu’il réfléchissait à sa succession. Selon lui, le parti communiste chinois a besoin d’un noyau de pouvoir incarné par un homme fort afin de maintenir son pouvoir et son intégrité.  Biensûr, selon Deng, Mao Zedong avait été le premier à incarner ce noyau (ça paraît évident en effet), il représente la première génération de leader du PCC. Il affirme également que c’est grâce à ce noyau que la Révolution Culturelle n’a pas renversé le parti. Puis Deng de continuer et d’avancer que le second noyau de pouvoir c’est lui, tout simplement (et non pas Hua Guofeng qui a assuré officiellement la présidence du parti après la mort de Mao). A l’aube d’une troisième génération de dirigeant, Deng ajoute qu’il faut maintenir ce noyau et que le camarade qui selon lui a les capacités de le faire avec rigueur et lucidité c’est Jiang Zemin.

En revanche, il n’a jamais été question de noyau en la personne de Hu Jintao qui succéda à Jiang. Hu était sobrement appelé par son titre officiel : secrétaire du bureau permanent du comité central du PCC ou encore le premier parmi ses pairs (comprendre ici les membres du comité permanent). Ce qui en décodé veut dire qu’il n’avait pas le mojo, pas la poigne qu’il fallait pour gérer le parti (ultra corrompu, il aura mis presque tout le temps de son mandat pour faire coffrer Bo Xilai) ni le pays qui abordait dans la douleur sa transition économique et rentrait dans l’austérité de la « nouvelle norme 新形势 », à savoir la fin d’une ère de croissance sous les stéroïdes de l’investissement.

NB : Ce qui est intéressant c’est de voir que là où en France et ailleurs en Europe on aurait parlé de crise, les chinois eux parlent de « nouvelle norme », malin non ?

Revenons à Xi Jinping. Ok le bonhomme se meut comme quelqu’un qui veut les pleins pouvoirs, et ce terme de noyau est très explicite et un peu effrayant.

Si vous visionnez le documentaire de propagande « Always on the way 永远在路上» (ne pas confondre avec On the Road de Kerouac) mis en ligne par CCTV sur youtube le 18 octobre 2016, soit quelques jours avant le début du congrès, vous verrez dès les premières minutes le calibre et les intentions du personnage. Le docu commence par une vue du périph’ pékinois le soir avec les phares des voitures qui illuminent la route et des tours futuristes en background pour attester de la modernité de la capitale. Puis, les notes d’un piano mièvre viennent créer une musique de fond où se pose la voix du speaker qui  nous explique que nous sommes le 31 décembre 2015 et qu’en ce jour particulier Xi Jinping va offrir ses vœux au peuple chinois, l’occasion également de faire une petite rétrospective du chemin parcouru l’année passée et de présenter les perspectives de l’année à venir.

Quels sont les mots de Xi Jinping au peuple chinois ?

  • Continuer à diriger le parti avec sévérité 从严治党
  • Brandir bien haut l’épée acérée de la lutte contre la corruption
  • Resserrer la cage du système
  • Dans un pays socialiste dirigé par le parti communiste chinois, tous les éléments corrompus seront éliminés
  • La corruption sera punie et l’avidité sera traitée avec sévérité.

Sous-entendu, la fête, le bling bling et les voitures de sport, c’est fini ! c’est moi le boss ici et je vais vous écraser si vous ne suivez pas ma voie, bonne année les mecs !

Pour en revenir à ce noyau qui fait frémir tout le monde car l’on y décèle l’atavisme totalitaire et absolutiste d’un Mao ou d’un empereur et bien, oui, évidemment, c’est un terme qui fait voler en éclat tous les espoirs d’une pluralité (relative) de la vie politique. L’obsession de l’unité est inscrite au plus profond de l’ADN de la Chine, c’est comme ça et le parti communiste est sans doute le meilleur garant de sa pérennité, d’où la nécessité d’avoir un homme fort pour en tenir les rênes.  Malgré tout, il y a un autre terme intéressant qui contrebalance quelque peu ce noyau, c’est le centralisme démocratique. Au moins rien que dans l’énoncé il y a « démocratique », on imagine une matière plus friable, plus poudreuse que celle d’un noyau, non ?

Qu’est donc que ce concept ? Voilà une définition qui date de 1927 (pas d’hier, donc, en fait le terme a été inventé par Lénine)   «Il (le centralisme démocratique) est le principe organisationnel fondamental du Parti, et aussi le moyen d’appliquer la ligne de masse dans les activités politiques du Parti.” 

Encore une phrase où l’on comprend tous les mots mais pas ce qu’ils signifient mis ensemble. Avouez que c’est troublant non !?

Bon, concrètement à l’heure de la montée en puissance de Xi, ce qu’il faut retenir c’est que le pouvoir est malgré tout assuré par les 7 membres du bureau permanent et que sans l’accord de ceux-ci, et qu’en vertu du centralisme démocratique, Xi ne peut pas faire ce qu’il veut. La démocratie dont on parle ici, c’est donc le mode de consultation et de débat interne au parti avant de faire passer une motion. Rien de populaire la dedans vous vous en doutez bien.

Voilà pour aujourd’hui, ce texte m’a épuisé.

Je reviendrais plus tard avec d’autres observations sur le système rhétorique du PCC chinois, en attendant je vais faire une sieste !