Place de la République, avec Moyi.

Place de la République…

en aménageant dans le quartier, j’ignorais à quel point cet espace qui jusqu’il y a peu de temps n’était qu’un rond-point, situé aux confluents de plusieurs gros boulevards, césure entre le haut Marais chicos au sud et les quartiers plus populos au nord, cette place ni ronde, ni carrée, flanquée de son immense statut de Marianne allait devenir centrale dans ma nouvelle vie parisienne.

Jamais je n’avais habité si près de cette place auparavant, ni ressenti pleinement la valeur symbolique du lieu. Après quelques mois de vie dans son périmètre, je réalisais à quel point  cette place est à la fois le baromètre expressif de Paris, de la Nation et le théâtre de toutes les opérations populaires. Depuis Janvier 2015 et plus encore depuis mi-novembre, elle est aussi devenue un lieu de commémoration,  un lieu de recueillement devant les morts.

Je dois avouer ne pas particulièrement aimer me tenir sur cette place, elle est plutôt un lieu de transit vers l’un des boulevards confluents. Mais sa topographie n’en reste pas moins intéressante, surtout quand je la compare avec celle des places en Chine, qui, depuis l’ouverture se sont transformées en gigantesque “playground” pour tous les âges.

Pas un jour ne passe sans que cette place ne se fasse le vecteur d’une expression quelconque, tous les jours des gens s’y rassemblent, manifestent un bout d’opinion, entament une manif. Des fois ce sont des dizaines de gens qui marchent pour une cause, d’autre fois des centaines, d’autres fois des milliers ou des dizaines de milliers, le déploiement des stands à merguez dépend de l’amplitude de la manif. Les jours ordinaires elle est balayée par les SDFs qui font la manche, ces derniers jours leurs squats se confondent avec ceux des migrants, cela brouille encore davantage les pistes de ce casting interlope de la République. Impossible de savoir qui est qui. Qui est de droite, de gauche, qui est Syrien, Roumain, Feuj, Rebeu… il faut avoir l’œil aguerri pour voir clair dans les vagues successives qui battent cette place posée là comme un rivage perdu au milieu de la ville. Tout cela me rend perplexe et un peu insécure…

Ce n’est sans doute pas un hasard que ce soit durant ces semaines de doute matinées de peur, ravivé sans cesse par l’ambiance commémorative qui imprègne la place que mon chemin a recroisé celui du photographe chinois Moyi.  Arrivé le 9 Novembre pour monter une expo, il avait prévu de travailler sur son accrochage, rencontrer des média et visiter Paris Photo. Le 13 Novembre, tout a basculé pour lui, et pour tous les parisiens. De simple visiteur il s’est retrouvé témoin d’une attaque et d’un deuil sans précédent avec lequel il a décidé de faire corps. Pendant plusieurs semaines il a arpenté le sinistre parcours des morts du 13 Novembre, pris des notes, interrogé les gens assisté de traducteurs pour tâcher de capter les tréfonds de leurs âmes endeuillées. Un travail photographique en découlera sans doute dans les mois à venir.

Ce n’est qu’en décembre puis en janvier, que nous avons passé du temps ensemble. Témoins des mêmes choses mais porteurs d’une culture et d’une histoire différentes, nous avons échangé et commenté l’expression populaire, chacun ancré dans nos idées,moi , pétrifiée devant ce que j’interprète comme l’effondrement dans la violence de notre civilisation post moderne et le retour de la barbarie, lui, galvanisé par l’intensité de l’union populaire qui s’est nouée dans la douleur. Dialogue improbable !

Le 4 janvier, Moyi allait reprendre son vol pour Pékin. Nous nous étions fixés une dernière marche dans le quartier avant qu’il ne saute dans un taxi pour l’aéroport. Rendez-vous place de la République sous un ciel bleu et une belle lumière. Autour de la statut de bronze, la ronde des gens venus payer leur respect aux victimes, se recueillir, poser une fleur, prendre une photo allait sans cesse.

#老莫 #共和广场

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Moi qui fait toujours en sorte de ne pas m’attarder sur la place j’ai pris ce jour le temps de l’observer davantage. C’est intéressant de voir l’attitude de chacun dans ce lieu semi sanctuarisé. Certains gardent une distance de quelques mètres avec la couronne mortuaire qui ceint le socle de la statut, d’autres se rapprochent pour lire ou prendre en photo toutes les épitaphes, les messages de soutien, de deuil, d’appel à la paix, à l’amour, les rappels aux fondements de la morale. Même pas peur, panser= penser, la Kabylie avec les Parisiens, Je suis en Terrasse etc…

Moyi a envie de parler à tout le monde, de leur demander à quoi ils pensent, comment ils se sentent, mais il ne parle pas français, ni même anglais. Il est un peu frustré mais il aime aussi lire dans les yeux des gens, décoder leur langage corporel. Les yeux, c’est un sujet sur lequel Moyi s’est déjà penché et qui a même fait l’objet de toute une série réalisée à Pékin il y a quelques années et qu’il pense continuer en France et ailleurs.

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A peine nous sommes nous retrouvés sur la place qu’une quinquagénaire un peu allumée fonce sur moi. Visiblement elle avait besoin de parler, de vider son sac, allez savoir pourquoi je lui inspire l’idée d’être un bon réceptacle. Elle commence à déblatérer un fatras incompréhensible. Elle habite dans le 19e, elle n’est pas venue sur la place depuis Charlie, cela va presque faire un an, elle a peur, elle sait que tout ça c’était contre les juifs, elle le sait.  Je me permets de glisser un mot et de lui dire que le 13 novembre c’est la France, la France jeune et même la vie dans son ensemble qu’on avait visé, et donc n’importe qui en somme. Mais la quinqua était lancée dans un discours paranoïaque, impossible d’en placer une. Je cherchais Moyi du regard pour voir comment me dépêtrer de l’embarrassante logorrhée. Finalement je souhaitais bonne journée à la dame et allais retrouver mon ami.  Je lui expliquais brièvement les propos de la dame.

« Tu vois, lui dis-je, quelque part, tu as bien de la chance de ne rien comprendre à ce que les gens disent, cela t’évite de trop ressentir le chaos dans lequel ils sont plongés, de voir comment la peur déforme les bons sentiments et comment l’unité peine à se maintenir après les coups durs ».

Après avoir fait le tour du boulevard Voltaire et être retournés sur nos pas, nous remontons la rue du Faubourg du temple et allons nous poser à l’une des terrasses chauffées de la Bonne Bière qui a ré-ouvert il y a une quinzaine. La conversation reprend :

Moyi : « En Chine, personne ne viendrait mettre des bougies pour des inconnus, des gens qui ne sont pas de la famille, ou en tout cas pas comme cela. Cela va faire presque deux mois que j’observe les français sur la place de la République, devant le Bataclan ou la Bonne Bière, leur recueillement est authentique. J’ai vu une vieille dame en face du Bataclan prendre le temps de retirer l’eau de pluie des bougies, de creuser la cire pour retirer la mèche et rallumer le feu, remplacer les fleurs fanées par des fleurs fraîches. Chez nous il y a un proverbe qui dit qu’on dit qu’on ne balaye la neige que devant son seuil. Le peuple chinois est comme ça.»

Je trouve qu’il exagère: “Étais tu à Wenchuan au lendemain du tremblement de terre ? Étais tu là pour voir comment les vivants géraient les morts ? Le truc, c’est qu’en Chine dès que le malheur frappe la nation, on ne voit pas le peuple à la télévision mais l’armée populaire de libération et ses sauveteurs héroïques, mais crois-tu vraiment que les chinois accordent moins de valeur aux vies humaines que nous les Européens ? C’est presqu’un cliché de penser ça, non ?

Ce n’est pas la première fois que j’entends des chinois me tenir un discours selon lequel les vies pèsent moins lourd chez eux, qu’on attribue aux individus moins de valeur que dans nos sociétés occidentales…. Les chinois manquent t’ils vraiment d’humanité et d’empathie ? Leur respect des morts n’irait donc pas au-delà du culte de leurs propres ancêtres ? Ces généralités anthropologiques sont délicates à manier… Moyi n’est-il pas juste un brin misanthrope avec ses congénères ? Il me semble être plein de défiance à leur égard comme quelqu’un qu’on a trompé.

En fait, ce qui est arrivé à Moyi, c’est qu’il a perdu sa candeur au printemps 1989 alors qu’il avait vécu jusqu’à ses 20 ans dans une bulle protectrice. Il a grandi au Tibet puis s’est installé à Tianjin au début des années 80 pour suivre un cursus de sport étude en foot. A l’époque, il est confiant dans le parti communiste et le gouvernement de son pays. C’est pendant cette période qu’il se met à la photo.

Comme d’autres jeunes de son âge, Moyi est grisé par le vent de liberté qui souffle sur la jeunesse notamment depuis 88, il découvre le mouvement étudiant qui s’est formé à Pékin et adhère à leurs idées. Soutenu par des intellectuels et des poètes, il organise plusieurs manifestations à Tianjin. Peu avant la répression sanglante qui a eu lieu dans la nuit du 3 au 4 juin à sur la place Tian An Men, il défile dans les rues de Tianjin couvert de linges blancs symbole de deuil. Son costume est couvert de caractères écrits à l’encre noire qui disent : « Parti (fini).  Rire à la mort du féodalisme, accueillir la naissance de la démocratie en pleurant » «“去也.笑悼封建死哭迎民主生。

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Qu’est-ce que cela veut dire ? Que même après avoir brisé le carcan des vieilles mœurs on pleure à l’orée d’une nouvelle ère ? Ou que l’on pleure de savoir que cette nouvelle ère ne verra tout bonnement jamais le jour ?

A partir de ce jour il ne fera plus jamais confiance aux instances politiques de son pays, sa foi est entaillée, sa pratique photographique et sa vie entière vont prendre prendre un nouveau tournant. Et c’est de là qu’il tient cette défiance envers la Chine entière.

Le rêve démocratique en Chine n’aura pas duré longtemps, même si à la fin des années 80, on tournait la page du culte de Mao dont on osait d’ailleurs évoquer les erreurs, que la littérature et la musique locale et occidentale recommençaient à circuler, que le rockeur Cui Jian chantait les yeux bandés devant des foules en délire, fallait tout de même pas pousser. Avec des vieux loups de mer octogénaires qui avaient fait la longue marche et délivré la Chine de l’Impérialisme, il ne fallait sans doute pas rêver du suffrage universel. C’est ce que dit l’épitaphe de Moyi en somme. Dans ces sentences, il dit au revoir à la chose politique, à l’espoir que l’individu puisse en être partie prenante….

Et c’est sans doute pour cela que Moyi est tellement ému par la place de la République, car même si elle est une sorte d’exutoire urbain de toutes les frustrations politiques et sociales, elle est créée pour le peuple, alors que, le peuple en RPC est réduit selon lui à danser le tango ou une techno dégénérée devant les centres commerciaux.

C’est toujours intéressant de parler avec des gens qui viennent de loin pour relativiser et mieux comprendre notre sort . Quoiqu’il en soit quand je rentre chez moi le soir en slalomant entre les cars de CRS j’ai une petite pensée émue pour les places chinoises et leurs mamies qui dansent…