Santé-bonheur

A Patnem, j’ai rencontré une femme qui physiquement m’a instantanément rappelé ma mère. Peut être encore plus mince. C’est une berbère, vous voyez, ce genre de petite femme sèche comme une bique avec des yeux noirs et profonds qui laissent filtrer une force lithique. La force de son pays, pierreux, rocailleux, désertique. Une force hors du commun. Voilà, c’était une femme comme ça.

Je l’ai tout de suite prise en amitié, elle m’a vite raconté de quoi elle revenait: une opération à cœur ouvert l’année dernière, et une autre, il y a trois mois seulement où on lui avait retiré un bout du poumon pour cause de cancer. Elle avait fumé comme un pompier tout sa vie, alors elle disait que quelque part, elle n’avait pas été surprise quand le crabe est arrivé.

Elle était là, vivante devant moi, alors que ma mère, qui crapotait une clope une fois de temps en temps, qui avait mangé bio avant tout le monde et ne consommait quasi pas de viande était partie en six mois, ravie, enlevée, kidnappée par un de ces cancers éclair que Dieu tire à la loterie…

Ma nouvelle amie ne manquait pas d’humour, noir, biensûr. Elle me parlait en ricanant de tous ces paquets de clopes qu’elle avait fumé par habitude, par stress, par envie. De ses clopes du matin, les meilleures. Et puis d’elle et de son mari, occupés à travailler, qui avait passé les années 90 à manger des côtelettes d’agneau et des plats cuisinés réchauffés au micro ondes. Et puis les clopes, les clopes, toujours les clopes. C’est vrai que quand on y pense, les baby boomers de l’après guerre, ils en ont ingurgité des saloperies! Des saloperies modernes qu’ils étaient fiers d’acheter! La vinaigrette toute faîte, les pizzas surgelées, les soupes en briques! Il y avait du travail à l’époque, on bossait dur, on fumait au bureau, le soir on avait pas le temps de cuisiner alors on se mettait une barquette au micro onde avant d’aller se coucher.

Ca me rappelle ce roman de Jonathan Coe, Testament à l’anglaise, où le protagoniste, un écrivain dans le besoin, se retrouve à faire la biographie d’une puissante famille de l’ère Thatchérienne, un clan de gros pourris assoiffés de pouvoir dont tous les membres sont placés à des postes clefs de l’industrie anglaise, dont l’industrie agro-alimentaire. En se plongeant dans la vie de cette famille, il se rend compte que finalement, ces gens sont en partie responsables de la mort de ses parents qui toute leur vie ont consommé les plats cuisinés produits par leur groupe et ont fini par mourir de leur mal-bouffe, d’un cancer bien sûr.

Finalement, cette femme, rencontrée là, au bout de cette plage c’est une survivante. Pas la survivante d’une guerre armée avec de grands blessés qui saignent. Juste une survivante comme tant d’autres d’une société qui sur-produit et qui nous gave de saloperies. Ma génération est sans doute plus consciente des dérives de la société de consommation, preuve en est, sur cette plage tout le monde mange végétarien et fait du yoga à l’aube. Qu’allons nous devenir? Allons nous mieux mourir?