Et donc, tout est mouvement

Sans vouloir commencer cette réflexion sur un lieu commun taoiste, force est de constater qu’en Chine, tout est mouvement, du moins, beaucoup plus qu’ailleurs.

C’est ce que je viens de me dire encore une fois en allant visiter la toute dernière exposition de AiWeiwei qui a ouvert le 6 juin dernier. Tout le concept et le projet de l’exposition repose sur la translation d’un autel familial vieux de plusieurs siècles de la province du Zhejiang jusqu’aux murs de deux des galleries les plus réputées de Pékin.

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Une sorte de jeu de légo géant qui a necessité de démonter, mettre en caisse et ignifuger plus de 1500 pièces de bois, de les faire voyager plusieurs milliers de kilomètres et de remonter le tout dans les grands espaces polissés de Galleria Continua et Tang Gallery .

Pourquoi se donner autant de mal à transporter ce vieil ouvrage et l’arracher de son sol natal? Est ce que cela a un sens? Est ce encore un coup de bluff du gigantisme à la chinoise? Combien de fois ai-je vu des installations en Chine qui semblaient n’avoir été concues que pour écraser les spectateurs par leur taille hors du commun et leur débauche de matériau?  Ces questions s’entrechoquaient dans ma tête alors que j’observais le public de l’exposition composé d’étrangers cultivés qui regardaient la pièce avec l’air entendu et des grappes de chinois occupés à faire des selfies.

Pourtant, en lisant l’histoire de cette noble bâtisse, depuis ses débuts il y a 400 ans où elle était le point cardinal de l’organisation de tout un clan, déifiée et respectée puis réduite à rien sous l’ère socialiste; démantelée, abîmée pendant la réforme contre les quatre vieilleries, laissée à l’abandon, puis rachetée par un commerçant sans scrupule puis un artiste illuminé, je ne peux m’empêcher de la voir comme une gigantesque métaphore des destins chinois de ce siècle, et au fond de toute destinée humaine à cela prêt qu’en Chine le temps semble passer plus vite qu’ailleurs.

J’ai toujours pensé qu’habiter en Chine revenait à passer dans un accélerateur de particules. Même si l’on y séjourne peu de temps, et même sans voyager trop, on est témoin de tellement de phénomènes et de changements qu’on a l’impression d’y être resté des années; alors quand on y a dépassé la décade, je pense que la toile de la mémoire par laquelle sont filtrés et redigérés les souvenirs est complètement détendue et qu’elle laisse filer l’histoire comme une vieille vessie incontinente.

La Chine est un environnement idéal pour accumuler des récits insolites. Les villes, jadis des ensembles régis par des lois cosmiques ont été les premières à être le théatre de toutes sortes de changements: Pékin est biensûr l’ exemple en puissance de comment l’expression du pouvoir en place peut remodeler une ville.

Depuis Mao jusqu’à Deng Xiaoping puis les années 2000, la capitale n’a pas cessé de muter, de détruire, de bétonner, d’engloutir le vieux pour faire jaillir une nouvelle forme de modernité au début empreinte de rationalisme soviétique, puis hybride et globalisante, hérissée de bâtisses futuristes disseminées sur cette immense ville plate et quadrillée comme un damier.

Celui qui a passé un peu de temps en Chine, surtout au début des années 2000, aura vu le caractère Chai peint à la va-vite sur les murs condamnés à la démolition se répéter à l’infini le long des vieux quartiers, annonce mono syllabique d’une mort imminente. Ce caractère anguleux a inspiré beaucoup d’artistes, notamment Huang Rui et Wang Jinsong et s’est immiscé dans le champ visuel de tous les pékinois pendant des années interminables et poussiéreuses.

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Celui qui a pratiqué Pékin aura vu et revu toutes sortes de ruines et d’abhérations qui font pourtant partie d’un gigantesque plan d’urbanisme dont les motivations échappent souvent aux simples mortels. Des quartiers entiers transformés en parreterre de fleurs pour que la ville soit estampillée “ville verte”, des barres d’immeubles gris portant le nom des cadavres de rue sur lesquelles elles ont été dréssées, des répliques de quartiers anciens peints en simili gris cendre et rouge sang de boeuf dont les habitants ont été savemment “relogés”.

Quand je pense à la France où les noms de rue portent ceux de personnages de l’ancien régime et que l’on se repère encore avec la boulangerie qui fait le coin depuis 20 ans, je me dis que la mémoire des Français doit imploser de souvenirs, comme une étagère remplie de bibelots inutiles.
A ces grands travaux qui redessinent la Chine à grands coups de bulldozers depuis maintenant plusieurs décades, s’ajoute le mouvement perpétuel  des humains et de leurs affaires: les gens sont là, puis disparaissent et réapparaissent, délogés, relogés, immigrés, les commerces ouvrent et ferment, les restaurants inaugurent des espaces fastueux dans un tonnerre de musique et de couronnes de fleurs, puis disparaissent faute de business, très vite remplacés par d’autres tenanciers qui vont tenter leur chance à leur tour.
Pékin est,de ce fait une ville où il est difficile de garantir l’utilité d’une adresse pendant plus de deux ans quoique le tourbillon du changement se soit stabilisé depuis les JO de 2008 et que certains établissements et blocs de méga architecture semblent s’être plus ou moins pérénisés, offrant de nouveaux repères à la ville.

Je triais récemment quelques classeurs de cartes de visite au bureau et j’ai fini par en jeter les trois quarts. J’avais des contacts qui remontaient au début des années 2000, autant dire à l’ère pré-historique. Tous les gens dont je me souvenais avaient au moins changé trois fois d’employeur voire même de carrière. Untel travaillait dans un label puis était devenu patron de bar, un autre , chanteur d’un groupe punk en vue était devenu business man, un autre avait quitté Beijing pour la douceur du Yunnan, une copine avait travaillé dans trois ou quatre galleries d’art différentes pour finalement émigrer en Angleterre.
J’ai jeté sans remords tous ces bouts de carton à la poubelle, je ne pouvais pas me permettre de garder toutes ces reliques avant un déménagement. Je suis sure que ma carte a du etre elle aussi jetée de la sorte, sans rancune.

Il y a quelques semaines je suis passée sur XinTaicang hutong, la rue où habitaient nos très bons amis les Idier. Combien de temps, de week-ends, de dimanches paresseux avons nous passé là bas avec nos fils? Sans compter les quelques fêtes très animées à  finir à boire des bières dans la rue.

Après leur départ en septembre dernier, je suis peu repassée devant leur porte, sans doute à cause d’une certaine nostalgie, alors quelle ne fut pas ma surprise quand, passant en vélo ,je réalisais que leur maison avait été transformée en une superette flambant neuve! Cela aura donc pris un tout petit peu plus de 6 mois pour le propriétaire de faire changer le bail d’habitation en un bail commercial et sans doute de faire une plus value considérable.
On voyait bien que l’établissement avait ouvert ses portes il y a peu de temps, tout dans le carrelage et la blancheur du néon sentait la nouveauté. Les deux employés aussi paraissaient tout frais sortis de leur emballage en cellophane.
Vite j’ai dégainé mon téléphone pour prendre une photo de la boutique aux couleurs criardes et l’envoyais à mes amis. Nicolas m’a répondu avec une sagesse toute chinoise: “J’adore Pékin, qui transforme les souvenirs en superette!”.

Et donc, tout est mouvement…!