Trois bonshommes

Sur la route de Benzilan à Shangrila, nous décidons de faire un stop à Nixi, petit bled connu pour ses poteries noires. Nous déjeunons dans un restau de bord de route, accroché sur un bout de bitume au dessus d’un dénivelé impressionnant. Après avoir mangé des plats trop salés servis par des tibétaines malgré tout sympathiques, nous décidons de reprendre la jeep et de descendre dans la vallée à la recherche d’un potier qui peut être proposerait autre chose que les séries d’objets que nous avons croisé un peu partout, marmites à anses, cendriers et bols ornementés de têtes de bêtes totémiques peu élaborées.

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A mi chemin de la descente nous pénétrons das un hameau presque désert et marquons une pause impressionnée devant un gigantesque caractère “fu” (bonheur) complètement réalisé à base de canettes de red bull. Ce n’est pas la première fois que nous constatons la haute fonction décorative de cet emballage difficilement recyclable dans la région. Déjà dans la très pieuse lamaserie de DongZhulin, il sert d’offrande à Buddha et tous ses avatars. J’en déduis que c’est la couleur dorée qui lui confère une aura d’ex voto.

Puis nous continuons notre descente et finissons par garer la jeep non loin d’une petite stupa décorées de prières multicolores. Quelques minutes plus tard une vieillarde tibétaine édentée apparaît sur le seuil d’une maison. Je m’approche vers elle, la salue en tibétain “tashi deley” puis à cours de mots enchaîne en mandarin pour lui demander si elle connait un bon potier dans le village. En deux secondes la conversation vire au discours de sourds. La vieille répète des mots en boucle, moi aussi, elle en tibétain, moi en mandarin. Une autre femme, plus jeune, se joint à nous mais l’échange tourne court, et me donne une preuve prégnante de l’isolement dans lequel ont vécu ces peuples pendant des centaines d’années et des limites de l’assimilation Han.

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Nous décidons de marcher en direction des champs qui s’étendent au loin derrière les maisons. L’air est humide, encore gorgé de pluie, les murets sont recouverts d’iris merveilleuses et autres fleurs dont je ne connais pas le nom. Des moutons et des yaks paissent non loin.

Tout à coup un adolescent à la peau mate mais aux traits différents de ceux des montagnards apparaît au bout du chemin. Je l’avise en mandarin. Il répond, ouf. Il n’est pas du coin, c’est sûr. Quelques minutes plus tard deux hommes plus âgés , un peu dépenaillés, le rejoignent. L’un tient un sac plastique rempli de saucisses industrielles et autres snacks peu ragoûtants, l’autre un lance pierre. Leur cheveux hirsutes, leurs mains caleuses m’indiquent vite qu’ils sont des mingongs, des ouvriers issus de zones rurales qui sillonnent le pays pour y exécuter des travaux de forçats mal payés.

En effet, les trois compères me disent qu’ils sont du Sichuan et qu’ils travaillent dans la construction. Par construction, il faut entendre l’édification systématique de ces barres d’immeubles qui font l’effet de verrues sur le corps meurtri de la nature à travers le pays. Je me dis que ce sont donc des hommes comme ça qui participent à cette urbanisation aveugle, au phagocytage des campagnes, à la destruction de la vie rurale, alors que sans doute eux mêmes sont issus de villages et de bourgs comme Nixi, qu’eux aussi vivaient dans des maisons avec une cour où faire sécher le piment et le chou, qu’ils avaient une famille là-bas…. Maintenant ces hommes vivent dans des dortoirs crasseux loin des leurs et fabriquent ces horribles villes génériques qui se ressemblent toutes. Ce sont eux qui répandent le béton, le carrelage et le PVC jusque sur le toit du monde….Je suis tout à coup prise d’un vertige nauséeux.

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Malgré tout, les trois bougres ne sont pas méchants. Ils savent où est le potier, eux, ils vont nous y emmener, il a trop plu ces derniers jours, leur chantier est suspendu. Nous descendons donc à petite allure avec eux. L’homme au lance pierre vise les oiseaux. Je lui demande pourquoi il fait ça. Il me dit que cela passe le temps mais aussi qu’il peut aussi se nourrir avec quelques prises. L’homme a les yeux pochés mais un gentil regard. Il me dit qu’il a servi plus de 10 ans dans l’armée pour un salaire de misère, qu’il est plus heureux comme ça à faire des travaux. Il me demande d’où je viens, je lui dis “Faguo”. Il répète le mot plusieurs fois, d’un air admiratif et incrédule. Pour lui c’est le bout du monde.