Trop de WeChat!

Arrivée sans encombre à l’aéroport de Pékin. C’est l’aube et le ciel d’une pureté incroyable est traversé de stries roses et mauves et annonce de beaux jours.

L’automne à Pékin est une saison magique, je pense même que c’est à cause de sa douceur flamboyante que je suis restée 16 ans en Chine. Tous les ans le charme opérait sur moi et tous les ans je décidais de rester encore et encore.

En descendant de l’avion il y a une forte congestion de passagers due à l’arrivée de plusieurs vols, le bordel rappelle un petit peu Charles de Gaulle mais sans les grossièretés. Les gens jouent un peu des coudes pour arriver le plus vite possible aux guichets de l’immigration, mais rien de bien méchant.

Je récupère mes bagages en quatrième vitesse et arrive à la borne de taxi presque déserte et trouve très facilement une voiture. Le premier trajet en taxi en sortant d’un aéroport est toujours stratégique, le chauffeur étant le premier autochtone avec qui l’on interagit cet échange peut fixer des impressions pour un moment.

Quand j’ai vu une femme rondelette sortir du véhicule et s’élancer vers moi pour prendre ma valise, je me dis que j’avais une bonne pioche, d’habitude les camarades chauffeuses sont plutôt sympathiques, souvent moins caractérielles que leurs confrères masculins.

De retour sur son siège elle met le volume à fond sur une chanson bien kitsch de “Feng Huang Chuan Qi”, et nous voilà parties bille en tête, fenêtres ouvertes, l’air tiède qui caresse nos joues, je ne pouvais imaginer meilleur retour.

Quelques minutes plus tard je m’aperçois  que la dame a légèrement dévié notre trajet pour faire un crochet vers le Terminal 1 afin de donner un ticket de stationnement à un collègue mal lavé et garé en double file. Bon, me dis-je, je la laisse faire ses petites affaires, après tout la circulation est fluide et nous sommes déjà engagés sur la rocade à présent, l’ancien Péking Capitol Airport se découpe au loin, il ressemble à un kiosque à journaux à côté des nouveaux terminaux.

Le ciel est vraiment magnifique, les arbres encore feuillus, dans quelques jours ce sera la célébration de  mi automne, on mangera des gâteaux de lune, qui ne sont jamais très bons mais très jolis à regarder avec leurs ornementations sculptées dans la pâte. Je suis d’humeur affable, je causerais bien avec cette dame taxi histoire de prendre des nouvelles de Pékin. De mémoire d’ancienne étudiante étrangère, converser avec un taxi a toujours été la meilleure entrée en matière de cette ville et de sa culture.

Mais là, au lieu de m’adresser les habituelles : « de quel pays viens-tu ? Où as-tu appris ton chinois ? »  ou même de me laisser l’occasion d’en placer une, voilà que la camarade taxi, les yeux rivés sur son téléphone accroché au cadran, se lance dans plusieurs conversations  simultanées via WeChat avec des collègues de travail. La conversation tourne essentiellement autour de liquide de refroidissement, d’endroits à éviter dans la ville, de restaurants où se retrouver après le service etc… au début c’est très drôle d’entendre ce bon accent pékinois bien épais, bien gras qui se déverse comme une purée de patates chaudes. Mais passé l’enchantement idiomatique vient l’agacement devant des conversations si grégaires et une exaspération légitime d’être un client et de faire l’objet de si peu d’égard. Pendant la vingtaine de kilomètres et les 68 kuais qui me séparent de ma destination, la camarade chauffeur ne m’a pas adressé un mot tandis qu’elle se répandait comme un leader pris de colique dans son smartphone. C’est une de ces femmes fortes qui aiment parler haut et fort et répéter dix fois les mêmes choses en inversant l’ordre des phrases, l’enfer. Donc.

WeChat est vraiment une application révolutionnaire et pratique mais cette fois ci j’ai vraiment été frappée de voir à quel point elle interfère  dans les relations directes entre les individus. Avec le E wallet de Wechat on n’a même plus besoin de regarder le vendeur dans les yeux, on scan le QR code, on prend sa bouteille d’eau et on reprend sa route en marmonnant ou non un merci. Je sais que ce futur est inexorablement programmé pour nous équiper encore davantage d’outils qui en nous simplifiant la vie la déshumanise, et d’avoir senti ça de si près avec cette femme qui il y a 4 ans seulement m’aurait parlé d’elle, de sa famille et sans doute du prix des travers de porc, m’a un peu fait froid dans le dos.