“Troposphère”, l’univers des jeunes artistes chinois en France

 

L’artiste chinoise Zhang Wenjue commentant l’une de ses photographies : “A second me : Qing’s home” à l’exposition “Troposphère” au 6B à Saint-Denis, en banlieue parisienne. (Crédit : DR)

Une centaine d’artistes chinois basés en France depuis l’an 2000 réunis dans un même espace, est-ce que c’est trop ? Non, c’est « Troposphère », une exposition bourrée d’énergie, montée par Cui Baozhong, président de l’association VIA et passeur de culture entre France et Chine. C’est à explorer au 6B à Saint-Denis jusqu’au 26 février. L’occasion pour Léo de Boisgisson de rencontrer ces jeunes créatifs basés en France, d’évoquer leur parcours artistique et personnel, et leur statut de créateur situé entre deux mondes.

Troposphère a tout de suite attiré mon attention. Bien sûr parce que je suis une sinophile, mais aussi parce que j’ai trouvé intriguant de présenter des artistes chinois au 6B, lieu alternatif situé à Saint Denis, plutôt que dans les places habituelles de la culture officielle et commerciale.La cage d’escalier du site est tapissée de pages de journaux et évoque à la fois certains intérieurs chinois et les couloirs d’un bar punk. A l’étage, on pénètre dans ladite Troposphère, cette couche de l’atmosphère la plus proche de la terre, métaphore du monde dans lequel les jeunes artistes chinois vivent et exercent leur pratique, et plus concrètement, dans un espace de quelques 800 mètres carrés où sont exposés les travaux d’une centaine d’artistes. L’ambition de cette exposition collective : faire un état des lieux de la création des jeunes artistes chinois arrivés à Paris depuis l’an 2000, soit un peu plus d’un siècle après que des artistes comme Liu Haisu ou Lin Fengmian ont quitté l’empire décadent des Qing pour venir chercher en France les sources de la modernité. Voilà donc plus de cent ans qu’une histoire se tisse entre les créateurs chinois et la France, cent ans que de jeunes chinois quittent leur pays et choisissent l’Hexagone comme lieu d’apprentissage de l’art mais aussi d’eux-mêmes. En effet, pour beaucoup de ces jeunes nés dans les années 1980, qui ont grandi à la fois dans le cocon d’une famille toute dédiée à leur enfant unique et l’ambiance très encadrée des instituts d’art chinois, l’arrivée en France est un choc.

« Quand je suis arrivé en France en 2005, il faisait tout noir. J’avais peur de tout autour de moi et peur de disparaitre si je fermais les yeux », raconte Ding Jiming, un jeune artiste qui expose une sculpture en céramique recouverte d’yeux, élément devenu central dans son art. Cela va faire 10 ans que je suis en France. Je me suis habitué à la vie ici et je parle français, mais au début, cette expérience était comme une seconde naissance. Il m’a fallu réapprendre à vivre entièrement. »

“Vous êtes un humain sympathique”, une sculpture de Ding Jiming. (Crédits : DR)

 

Ding Jiming n’est pas le seul à tenir ce genre de discours. Après tout, n’est-ce pas le propre des voyages de jeunesse de partir à la rencontre de son vrai soi hors de ses attaches et des conventions sociales ? Néanmoins en France, les étudiants en art sont largement laissés à eux-mêmes comparés aux élèves qui affluent dans les grandes écoles et qui bénéficient d’un ticket d’entrée dans de nombreux réseaux socio-professionnels. Beaucoup de ces jeunes artistes sont relativement isolés et n’ont pas souvent l’opportunité de montrer leurs travaux. D’où l’intérêt et la fonction de Troposphère qui leur sert de plate-forme de promotion.« J’ai déjà démarché des galeries en France mais je me suis heurté à une certaine froideur de leur part. J’ai réalisé que tout se fait par recommandation. C’est presque impossible d’obtenir un rendez-vous sans cela », poursuit Ding Jiming. Pour vivre à Paris, il vend des dessins sur Internet et ses talents d’encadreurs de rouleaux de calligraphie qui nécessitent une certaine technique.

STÉRILETS DE CUIVRE SUR FOND NOIR

Hu jiaxing, lui, enseigne carrément l’art du pinceau à l’université Paris 7. Ses cours ont beaucoup de succès, m’assure-t-il. Ce qui lui permet de gagner correctement sa vie tout en écrivant sa thèse sur « Le geste d’écrire » dans le cadre d’un doctorat à l’EHESS. Ce jeune homme originaire de la province de l’Anhui et au français parfait aime la nature et les choses du vivant. C’est ce qui l’a conduit avec deux autres amis artistes à réaliser un projet plurimédia (vidéo et sculpture) sur la presqu’île de Belle-Ile, exposé à Troposphère. « Dans mon travail, je m’intéresse à la nature et à tout ce qui est commun aux hommes ; même si bien sûr la nature en tant que concept n’est pas comprise de la même manière en France et en Chine par exemple. En Chine traditionnellement, l’homme doit servir la nature, se fondre avec elle alors que dans les conceptions occidentales, c’est l’inverse. Malheureusement aujourd’hui, la Chine oublie ces préceptes dans son élan de modernisation. » France et Chine, Orient-Occident, encre et peinture à l’huile, cette double culture est un combustible pour la création et une manière pour ces jeunes vivant entre deux mondes de s’objectiver alors qu’ils évoluent dans un contexte pareil au nôtre : celui de la globalisation, de la société de consommation, des conflits entre l’individu et le système.

Pour Cui Baozhong, le commissaire de l’exposition et initiateur de nombreux échanges entre France et Chine à Paris, certains thèmes sont particulièrement saillants dans les travaux de ces artistes issus de la génération « 80 hou » (nés à partir de 1980). « Le thème de l’enfant unique est très présent dans les œuvres, commente Cui Baozhong, comme le montre assez violemment la pièce de Zhou Wenjing qui fait l’étalage de dizaines de stérilets de cuivre sur fond noir. La découverte de soi à travers le corps est aussi au cœur de leur recherche, ainsi que l’influence de la tradition chinoise notamment celle du taoïsme et la philosophie de la nature. »

“Intrauterine device” par Zhou Wenjing. (Copyrights : Zhou Wenjing)

SECOND MOI ET GROS LAPIN BLANC

Zhang Wenjue doctorante en arts plastiques, photographe et performeuse, expose deux tirages grands format de sa série « A second me » (« Un second moi ») où, à la fois sujet et objet, elle pose à demi nue dans les intérieurs de ses amis. On distingue sur son torse une large cicatrice, les séquelles d’une lourde opération chirurgicale, explique-t-elle, celle-là même qui l’a mené vers la pratique de l’art. Le corps est central chez Zhang, prêt à se déguiser, jouer, brouiller les pistes. Elle me donne sa carte de visite sur laquelle je reconnais un autoportrait d’elle sous une peau noire. Il s’agit d’une autre série, intitulée « Native women » : des autoportraits où l’artiste se glisse dans la peau et dans les vêtements de blanches « caucasiennes » ou de femmes musulmanes voilées, déconstruisant ainsi les conceptions politiques et sociales du genre et des races.

« Nous avons tous une identité changeante, commente Zhang Wenjue. Chez la femme, c’est peut être encore plus marqué. Je me sers du corps, et du déguisement pour montrer cette mouvance et souligner que les apparences sont souvent trompeuses. »

“Creative interaction art” par l’artiste chinoise Yike, habillée en lapin lors de l’exposition Troposphère au 6B à Saint-Denis. (Crédits : DR)

Alors que je quitte Zhang Wenjue, j’aperçois un gros lapin blanc qui déambule et s’approche du public venu nombreux pour ce vernissage atypique. Il s’agit de Yike, une jeune fille qui elle aussi investit toute sa personne dans sa pratique artistique. Ce déguisement de lapin met les gens en confiance et lui permet de proposer à chacun une « interaction » : soit un moment de communication sans parole où elle arrive à faire sortir les émotions cachées des gens.« C’est un genre d’art-thérapie que j’élabore depuis quelques années,explique Yike dont le parcours singulier l’a menée à l’université de Strasbourg et aux cours Florent. J’ai mis longtemps à trouver ma voie. A Strasbourg, les cours d’arts du spectacle étaient trop théoriques tandis qu’au Cours Florent on n’apprend aucune méthodologie. Du coup, je suis retournée en Chine pensant que j’y aurai plus d’opportunités, mais j’ai trouvé qu’au contraire, tout était saturé et régi par le principe des « guanxi » (relations). J’ai fait une dépression, c’était dur. Mais c’est grâce à cela que j’ai découvert la thérapie par l’art. Depuis, je développe cette méthode un peu partout. En Chine, en France et bientôt j’espère aux États-Unis. J’ai besoin de mouvement pour créer. »

Nomade, sédentaire, explorateur du monde extérieur ou du moi profond, peintre, calligraphe, photographe ou vidéaste, nombreux sont les profils à évoluer librement dans cette troposphère qui évoque plus un grand espace de jeu qu’un lieu d’exposition formel. « Le style chaotique de la scénographie est aussi un parti pris », commente Cui Baozhong en souriant. Vêtu d’une robe chinoise comme les hommes en portaient avant la fin de l’empire, Cui incarne précisément la rencontre de la culture chinoise et de la culture française. Ce quarantenaire arrivé en France en 2002 par le biais de la mission catholique, parfaitement bilingue, peut simultanément vous parler d’écriture poétique chinoise et des théories en art et politique d’Yves Michaud qui fait partie du comité artistique de l’exposition. « Ce qui est important, c’est l’ouverture, le cheminement vers la vie ouverte, comme dirait François Cheng, dont j’ai été l’élève et qui m’inspire toujours beaucoup. »