Visite du Quadrilatère, à Beauvais.

Dans « La carte et le territoire », Houellebecq fait une description factuelle et sinistre de Beauvais, préfecture du département de l’Oise, qu’il situe comme une ville déclinante dont les seuls centres d’intérêt se résument à son aéroport et à sa cathédrale gothique. Le personnage principal du roman, Jed, ne fait qu’y transiter dans ses fréquents allers retour avec Shannon en Ireland, et une fois aussi, il y mange une blanquette.

Hier, j’ai passé quelques heures à Beauvais dans le cadre d’une mission pleinement culturelle, et je n’ai pu m’empêcher de me remémorer les lignes de Houellebecq au sujet de la ville Picarde. Néanmoins j’ai trouvé étrange que Houellebecq, pourtant soucieux des détails topographiques en tous genres, ne fasse pas mention dans son Goncourt du bâtiment court sur pattes qui jouxte la Cathédrale. En 2010, date de la parution du roman il était encore connu sous le nom de « Galerie nationale de la tapisserie », un bâtiment réalisé par l’architecte André Hermant, élève de d’auguste Perret, spécialiste du béton armé.

Cet humble polygone fonctionnaliste peut, je pense, irriter les amis du patrimoine ancien.

« Encore un coup d’André Malraux et de ses modernistes » peut-on se dire, quand on le voit posé là comme un nain disgracieux à côté des cimes aériennes de l’édifice religieux. Et pourtant ce bout de béton vaut le détour. Aujourd’hui rebaptisé Le Quadrilatère et dirigé par Tiphanie Dragaut, ce centre d’art fait cohabiter la création contemporaine et le patrimoine d’une façon audacieuse.

Tiphanie m’a guidé à travers le bâtiment et ses différents niveaux où j’ai pu apprécier à la fois les fondations gréco romaines qui entourent la cathédrale et enserrent le Quadrilatère dans un périmètre d’histoire physique, les œuvres extrêmement variées de « L’écart Absolu », où se côtoient design, arts plastiques, décoratifs et appliqués et une quarantaine de tableaux du 16ème siècle des écoles Florentines, Romaines ou Vénitiennes réunies dans « les heures Italiennes ».

Cette cohabitation foutraque fonctionne remarquablement bien quand on n’est pas attaché aux codes muséaux traditionnels. Dragaut s’inspire d’ailleurs des thèses du socialisme coopératif du philosophe du 18ème siècle Charles Fourier pour créer un environnement pour les 32 pièces de « l’écart Absolu » et les 40 peintures italiennes baroques à l’intérieur du Quadrilatère. Ce penseur considéré par Marx lui-même comme un pionnier du socialisme critico utopique, avait élevé le phalanstère, ensemble de bâtiments à usage communautaire comme la base d’un nouvel état et d’une société harmonieuse.

C’est donc un  mélange fouriériste et surréaliste que l’on retrouve dans L’écart absolu, qui spatialise à la fois les éléments en maille de Karina Bisch, les peintures-installations de We Are The Painters, la série Architecture Corporelle de la photographe Marianne Maric ou encore la chambre 77 de  l’Hôtel Tropicool  conçu par le collectif The Tropicool Company, dont les membres, Fourieristes de la première heure ont pensé, assemblé et  aggloméré des dizaines de pièces de dimensions variables en un chambre-salon remplie de signes et d’iconographies diverses.

Quant à la scénographie commune à « l’Ecart Absolu » et aux « Heures Italiennes », radicalement dépouillée et réalisée par le designer Dominique Mathieu elle illustre aussi tout à fait le parti pris « harmonique » de Dragaut et réussit à faire dialoguer des œuvres que tout oppose en apparence grâce à une unité de supports et de matériaux. Le Bistanclaque, « mobilier meublant » inspiré des métiers à tisser lyonnais, crée par Dominique Mathieu avec du bois de récupération est une belle métaphore de cette idée. A la fois fonctionnel , esthétique et polyvalent, il rappelle la tradition drapière de Beauvais et offre au visiteur un support pour s’asseoir, travailler, observer ou rêver.

Une fois franchi le sas de bois, tissu et peinture de l’installation « She looks like a mountain » on pénètre dans les Heures italiennes qui se segmente en cinq chapitres : la peinture allégorique, les portraits, la peinture sacrée, les retables et les héroïnes. Tiphanie me fait remarquer la continuité de la scénographie, l’utilisation de bois clair pour les cloisons, la NON utilisation de l’habituelle peinture rouge lie de vin qui habille les salles de peintures anciennes. Ici, c’est le dénuement ornemental le plus total, il n’y a même pas de cadre aux peintures qui sont montrées dans leur plus simple appareil et à hauteur d’œil et non pas très haut perchées comme dans les musées.

En fait, c’est bien parce que le Quadrilatère n’est pas un musée mais un centre d’art que Tiphanie a dû manœuvrer entre des contraintes et des prérogatives à la fois actuelles et traditionnelles tout au long des deux expositions. Le statut de centre d’art lui a permis d’envisager la présentation d’œuvres anciennes sans le moindre fard, non sans faire sourciller les conservateurs des musées picards prêteurs des 41 dîtes peintures. Quant aux œuvres contemporaines, certaines ont suscité l’ire d’élus locaux soucieux du respect des bonnes mœurs.

Les femmes et les statuts nues de la photographe Marianne Maric ont en effet été au centre d’une polémique locale et deux pièces ont été retirées de l’exposition. Ce qui est vraiment remarquable c’est que ces images qui ne montrent guère que des fessiers de pierre ou de chair sont jugées beaucoup plus scandaleuses que toute la nudité des peintures baroques italiennes. La peinture de la renaissance représente la femme la poitrine découverte et le corps à peine vêtu d’un voile et cela ne choque personne. Pourtant il y a de quoi s’offusquer lorsque l’on voit une toile comme Suzanne et les vieillards (exposée dans la pièce des Héroïnes). On y voit la jeune et belle Suzanne surprise au bain par de vieux amis de son époux qui veulent abuser d’elle et qui fâchés de ne pas avoir pu profiter de la jeune femme veulent la faire condamner pour adultère. L’expression lubrique des deux larrons ne fait aucun doute et la jeune femme est terrorisée. Quand on connait cette histoire biblique on est forcé d’admettre que ce tableau évoque tout simplement une entreprise de viol. Mais le nu faisant partie intégrante des cursus artistiques, on ne le questionne guère. Alors que le principe de réalité que l’on attribue davantage à la photo porterait à nos yeux des choses trop crues pour être tolérées ?

Quoiqu’il en soit, deux images en noir et blanc de Marianne Maric, l’une représentant un fessier féminin en chair véritable, ferme et blanc comme l’albâtre et  l’autre un fessier de statue, encore plus ferme et brillant de la même blancheur de pierre furent retirées de l’exposition et accrochées pudiquement dans les bureaux de la direction….

A méditer.

Et pour conclure, je recommande vivement une virée picarde jusqu’au Quadrilatère. L’occasion également de jeter un coup d’oeil à Saint Pierre de Beauvais qui soit dit en passant est la plus haute cathédrale gothique de France et possède le plus haut choeur du monde.Malgré tout elle est  soutenue et renforcée par de nombreuses structures métalliques car ses proportions gigantesques ont provoqué plusieurs fois des écroulements. On verra si le béton tient mieux.

 

Le Quadrilatère
22 rue Saint-Pierre
60000 Beauvais