Week end à Pékin

Lors de notre séjour pékinois en fin avril- début mai, nous avions loué un serviced appartment  pour des raisons de commodité dans le quartier moderne et commercial de Sanlitun. Sanlitun est le genre de quartier vitrine qui illustre parfaitement l’occidentalisation des grands centres urbains chinois. C’est là qu’au milieu des Zara, Mango, Mac Do et autres grandes enseignes, les pékinois  déambulent avec un Tall Latte dans la main et les avants bras tatoués.  Ces pôles gentrifiés sont les lieux de  transit et de rencontres de cette nouvelle classe moyenne mondiale, celle qui porte des joggings et des chaussures molles de Paris, Los Angeles à Bogota. Le gouvernement de Xi Jinping a beau tout faire pour détourner l’attention des gens de cette culture, à grand renfort de néo-confucianisme vulgaire, ce #newnormal est imbattable.

La période de fin avril début mai à Pékin est la plus euphorisante de l’année. Les semaines qui précèdent la Fête du travail, distillent une irrésistible chaleur printanière, déploient un agenda culturel surabondant et font oublier aux habitants de la ville la longue hibernation rembourrée de pollution de laquelle ils sortent à peine.

Le week-end du 1er mai, j’ai  participé à différents parcours mondains et en ai ausculté les acteurs avec délectation. Le spectacle des néo bourgeois pékinois à l’ouverture de la foire Art Beijing, même si ce n’est pas la foire la plus prestigieuse de Chine, était assez marrant.

Le site de la foire est délicieusement ringard: il s’agit du palais de l’agriculture, bâtisse communiste surplombée de toit en pagode inaugurée à la fin des années 50 à l’époque où les campagnes étaient au cœur des stratégies maoïstes, comme l’illustrent  quelques statues de jeunes femmes vigoureuses, et qui maintenant est un réceptacle à événements commerciaux en tout genre, signe des orientations contemporaines du pays. La cour bétonnée n’est pas bien fastueuse, mais le  parking est rempli de voitures de luxe.

Vers 18 heures, des grappes de gens sur-lookés se pressent à l’entrée VIP de l’exposition. Tout le monde appelle “un ami” qui va sortir du grand hall avec un carton VIP ou un badge de production et faire rentrer tout le monde.

#artbeijing2016

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Je ne vais rien écrire sur les œuvres d’art de la foire, je les ai très mal vues, chacun sait qu’on ne voit jamais rien lors d’un opening à part d’autres gens venus pour ne rien voir et être vus. Par contre ce qu’il convient de faire lors de ces soirées d’ouverture, c’est « pointer ». C’est à cela que nous servent les réseaux sociaux et nos smartphones, pointer. En un tag géo-localisé l’on peut confirmer que l’on était bien là où tout le monde était, que l’on a vu la même chose. Ensuite, c’est la variété des « émotions » décrites dans les hashtags qui rajoutent quelques qualificatifs à ces listes de points et d’événements dans la ville.

#artbeijing2016

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Déambulant dans les allées de la grande halle en survolant le nom des galeries représentées, je dégainais mon téléphone comme un Martin Parr de pacotille pour prendre des photos des gens devant les œuvres d’art en tâchant d’attraper quelques postures amusantes. En me rapprochant pour épingler quelques jolis spécimens j’écoutais des bribes de conversation et constatais que le mandarin est en plein processus d’hybridation. Avant, on parlait de chinglish pour désigner le mauvais mélange de chinois et d’anglais que parlaient les étrangers apprentis en chinois. Maintenant, le chinglish est devenu une novlangue pratiquée par les chinois qui truffent leurs phrases de mots en anglais pour être cool. Le choix du vocabulaire emprunté est volontiers hyperbolique: “今天晚上的show 特别 amazing, 这个厨师真的fantastic, great! Laudatif: 他特别Creative!他非常有talent!”; et il est largement utilisé dans le cadre du travail: 我先弄一个PPT, 然后你联系我们的KOL.

J’adorerais critiquer ce nouveau dialecte, mélange de vrais mots et d’acronymes de marketing, mais malheureusement je suis mal placée pour faire l’apologie de la pureté linguistique, étant moi-même rejeton des années 90’s, j’ai beaucoup contribué à émailler mon langage de slang anglais et j’ai souvent recours à toute sorte de métissage verbal. Que voulez-vous? L’érosion des langues est une des conséquences de la globalisation tout comme la fonte des glaciers en est une du réchauffement planétaire. On peut en être conscient, mais c’est impossible d’endiguer ces mues étranges car elles font partie de nous-mêmes. Quoiqu’il en soit, je dois avouer que parfois je suis prise au dépourvu par l’hybridation du chinois, à sa simplification quelque peu délétère, après presque 20 ans d’étude assidue de cette langue vieille de 2000 ans…

Après avoir jeté un œil à l’heure, je me rends compte que le moment est venu de traverser le 2ème périf’ et de retourner dans le ventre crasseux de Pékin pour vaquer à des activités plus populaires. Une demie heure après avoir quitté la foire je sillonne les vieux quartiers en vélo en chantant à tue-tête, traverse les hutongs au crépuscule en respirant l’air lourd, chargé de particules et de piments, zigzague entre les tables des restaurants de rue remplis de cuisses de moutons et de bouteilles de bière, bref c’est la cure de jouvence.

C’est promis, tous les ans je reviendrai à Pékin au printemps.