Yan Jun, le libre penseur

Hier j’ai déjeuné avec Yanjun. Cela faisait très longtemps que je n’avais pas passé un moment en tête à tête avec lui. En fait, cela fait des années que nous nous sommes perdus de vue, et je n’avais pas réalisé combien de temps avait passé avant de me retrouver assise à cette table de restaurant  à manger des crêpes de printemps avec lui. Je me suis aussi rendue compte qu’il mangeait de la viande alors que je crois l’avoir toujours connu végétarien.

« Si, si, cela fait quelques années que je remange de la viande. Une fois, j’ai ramené une cuisse de mouton de mon Gansu natal à Zuoxiaozuzhou. Il l’a fait griller dans sa cour, ça sentait si bon que je me suis dit que c’était le moment pour moi de me remettre à la viande, haha. »

Comme le temps passe ! Mais Yan Jun n’a pas changé. Il a 44 ans et il ressemble toujours à un enfant aux yeux rieurs. Il n’a pas pris de ventre, il n’a pas de bracelets bouddhiques au poignet malgré la tendance.

Inévitablement on parle des amis que l’on avait en commun il y a …12 ans ! Oui 12 ans, j’avais 27 ans, j’en ai 38, bientôt 39… Zhang Jian, Lao Zhao, Lao Yang, Wu Quan, Chen Ling Yang etc…Et là aussi je me rends compte que l’eau a coulé sous les ponts.  Certains ne sont plus à Beijing et pour les autres, ils ne se côtoient plus, ils ne sont pas vraiment fâchés mais peut être un peu froissés, un peu agacés par ce que les uns et les autres sont devenus.

Yanjun, poète, sound artist, éditeur, fondateur de Subjam est toujours aussi radical dans ses positions artistiques, ce qui contraste avec son air jovial, son visage rond, toujours souriant. Il s’est éloigné de FM3 parce que petit à petit le duo s’était orienté vers une musique confortable, et sans doute au fait qu’il avait été, sans le vouloir au centre des conflits de couple que Zhang Jian. Il s’est éloigné de Wu Quan sans trop savoir comment. Peut-être après avoir passé trop de temps ensemble, comme un vieux couple. Et puis surtout en 2011, il a mis un terme à ses soirées Waterland Kwanyin, mémorables sessions expérimentales organisées le mardi soir au 2 Kolegas où toute une population interlope se retrouvait pour écouter des sons extrêmes en buvant du thé ou de l’eau chaude. Il s’est de fait éloigné de pas mal de gens en faisant ce choix.

« J’ai dû mettre un terme à ces soirées, parce que petit à petit je me rendais compte que nous étions en train de bâtir une utopie, quelque chose de faux. Les gens venaient à cette soirée parce qu’ils étaient perdus dans leur vie et cherchaient du réconfort. Pour moi c’est un comportement d’addiction, ce n’est pas sain. »

Je le trouve dur, voire même impitoyable. Pourquoi refuser à des gens un havre de bien être pour une modique fois par semaine ?

Parce que Yanjun n’est pas là pour fournir de l’entertainment. Il est là pour mettre les gens au défi, voire même les déranger, les mettre en face d’eux-mêmes. Avec du noise, inaudible, avec des textes invraisemblablement variés, écrits avec spontanéité et humour, toujours prêts à questionner les limites de l’esthétique, à briser les codes de l’harmonie. Est-il un rebelle ? Je ne sais pas, pour moi il est un libre penseur dans le vrai sens du terme. Un individu qui entraîne sa pensée critique comme on entraîne son corps pour le rendre plus fort. Un trublion qui secoue la graisse de ses compatriotes empâtés par le confort moderne des années 90-2000 (« fat years »).

Dans ses livres, il cite Deleuze, Derrida, Foucault, Marx.

« Je cite aussi des penseurs chinois, mais un peu moins, car comme ils sont chinois, je suis censé en parler avec plus de concision, haha ! C’est fastidieux ! Et puis après tout lorsque je cite des penseurs occidentaux, c’est parce que je peux relier leurs concepts au contexte chinois, tout simplement parce que leurs notions sont globales. Regarde Marx, n’est-il pas allemand ? Et pourtant, il fait partie à part entière de l’histoire de Chine ! »

Yan Jun est précis et drôle à la fois.  Il considère l’humour comme un rempart contre le totalitarisme, alors il ne faut pas plaisanter avec ça. L’humour c’est du « serious fun » ajoute t’il en anglais. Encore une fois, l’on n’est pas drôle pour panser les plaies du peuple, on est drôle pour se battre contre la pensée toute faite.

Il me parle de ses amis de collège à Lanzhou dans l’Ouest du pays. Ils sont des « middle class » typiques. Ils parlent fort, ils croient en l’argent, la réussite matérielle: acheter une voiture, un appartement. Quand Yan Jun vient à Lanzhou ils réservent un salon privé dans un grand restaurant et font ripaille. Chacun d’eux cumule un « salaire gris » en sus d’un salaire normal, c’est-à-dire des bonus acquis  en rendant des services à droite à gauche. Ce n’est pas franchement illégal, ce n’est pas légal non plus. L’un d’entre eux a monté tout un business en achetant on ne sait comment des logements  sociaux et les loue à prix d’or. Ce n’est pas légal, ce n’est pas moral non plus mais toute la bande d’amis trouve ça normal. Quand le lascar a des déconvenues avec la police, tout le monde s’enquiert de sa situation, se fait du mouron pour lui…

Ses amis qui ne sont pas dans le commerce, ceux qui ont fait des études ne s’en sortent pas mal non plus. En effet beaucoup de business men ont besoin d’hommes de lettres comme garant pour certains de leurs produits. Cela fait bien qu’un professeur de littérature classique approuve une eau minérale ou un projet immobilier près des montagnes. Certains interviennent dans des émissions de télé locales, d’autres font le buzz sur WeChat en ouvrant des comptes faisant la promotion de la poésie.

Quant à la plupart de nos anciens amis artistes et musiciens, ils sont convertis au bouddhisme. Et ça, ça a le don d’énerver Yan Jun. Pas qu’il n’aime pas les thèses bouddhistes, non, loin de là. Il en a beaucoup lu et s’y intéresse (la série d’évènements Kwanyin et le label Kwanyin Records n’est elle pas une référence directe au Bouddha préféré des chinois?). Ce qui l’irrite c’est la vague de bouddhistes New Age qui est apparue en Chine.

« Ils fument des joints, lisent des bouquins indiens et fument encore des joints. Au final, ils cherchent Dieu, comme tout le monde. Ppppffff. Moi ce qui m’intéresse dans les conceptions bouddhistes, c’est qu’il n’y a pas d’existence d’un esprit supérieur (无神论), nous avons tous le bouddha en nous et pouvons devenir un bouddha, alors quand je vois ces new age me parler de dieu (神) et de rites, ça me dérange!!

Ce soir Yanjun donne une performance à Fruity Space.

J’y passerai sans doute. Je ne sais pas combien de temps j’y resterai. Je ne peux pas tolérer le Noise plus de 30 minutes, par contre je pourrais parler des heures avec Yanjun.